Pourriez-vous
me dire en quelques mots ce qui vous a touché quand vous avez
découvert les travaux photographiques de Jan Saudek, Joël-Peter
Witkin et Francesca Woodman et ce qui vous intéresse plus largement
dans la photographie ?
J’ai découvert Saudek en 1988, de manière totalement
inattendue, par l’intermédiaire d’un producteur,
Philippe Degeorges qui m’avait donné un coup de pouce
pour terminer "Furie Rock", un court-métrage
sur les Redskins. Il souhaitait produire un film sur Saudek. Je n’avais
encore jamais fait de documentaires. Je venais plutôt du cinéma
expérimental et je gagnais ma vie en faisant des films industriels.
Donc, la découverte de Saudek s’est présentée
à moi comme un accès à un certain type d’écriture
en même temps qu’à une confrontation avec un monde
baroque lointain : j’étais en fait autant attiré
par les mises en scène érotiques de Saudek, que par
la manière dont un artiste construisait son œuvre de manière
clandestine, la nuit, dans une cave, à l’abri du communisme
certes moribond mais encore régnant dans son pays. C’est
sans doute cette dernière voie qui m’a le plus ému
: cette idée que l’art véritable nécessite
une mise en danger, voir une transgression de l’ordre établi.
Witkin, c’est un choix personnel, une envie de pousser plus
loin ma réflexion sur la représentation.
Witkin, je trouve ça beau. Avec Witkin, nous sommes face à
un artiste qui atteint la beauté véritable en se confrontant
à ses plus grandes peurs : la monstruosité et la mort
en particulier.
Woodman m’a touché immédiatement quand j’ai
découvert le catalogue de l’exposition à la fondation
Cartier, pour la bonne et simple raison que l’obsession de cette
jeune artiste tournait autour d’un projet vraiment fou : comment
échapper à la représentation par l’acte
photographique, comment utiliser la photographie comme une machine
à disparaître.
Ce qui m’intéresse dans la photographie c’est la
représentation du corps, dans ses retranchements ultime: la
brutalité factuelle et en même temps la potentialité
érotique. J’aime tout autant la photo-reportage en temps
de guerre, les clichés de mode de Newton ou Penn, que les travaux
les plus sophistiqués d’un Witkin, dès le moment
où ils nous confrontent à notre fragilité, nos
décompositions et vanités, nos états éphémères,
notre mort prochaine.
Vous avez demandé à Jan Saudek de remettre en scène
une dizaine de ses photos ; pourquoi ce choix ? Pourquoi ne pas avoir
filmé celles qui étaient en cours de réalisation
? Le refusait-il ?
Avec Saudek, mon premier documentaire, j’étais confronté
d’emblée à la problématique du cinéma
et de la photographie : qu’est ce qui les oppose, qu’est-ce
qui les rapproche ? J’avais besoin d’affirmer le cinéma
comme mon moyen d’expression, et en même temps je voulais
mettre le cinéma en danger face à la violence de l’acte
photographique. En rencontrant Saudek un an avant le tournage, j’ai
tout de suite compris qu’il me faudrait mettre en scène
cet homme si je voulais affirmer mon point de vue sans basculer dans
une complaisance inutile, car l’artiste s’affichait à
ses heures comme un drôle de de séducteur, assez manipulateur
; son œuvre basculait par ailleurs de plus en plus dans le kitch
cheap coloré ; je lui trouvais un caractère presque
pompier alors que dix ans auparavant, cet homme avait accompli des
chef d’œuvres en noir et blanc J’ai choisi donc de
mettre en scène Saudek dans sa cave comme si nous étions
à l’intérieur de la chambre noire, comme dans
une lanterne magique l’on pourrait faire resurgir certains clichés.
J’ai choisi en fait neuf photographies ou série de photographies
qui à mon sens donnait à son œuvre son caractère
tragique, en révélant certains aspects fondamentaux
de sa vie et de l’histoire. Mais comme je ne voulais pas enfermer
totalement Saudek dans de la redite, je lui ai proposé de réaliser
spécialement une photo pour le film : il s’agit du mariage,
version habillée et version nue.
On voit très peu le visage de Saudek, on voit son dos,
son torse, ses mains, on entend sa voix mais finalement il nous échappe
; vous ne le filmez pas dans son quotidien, allant à l’usine
; on est plongé dans cet atelier ‘utérin’
comme dans son esprit. Etait-ce là l’idée de départ
?
La photo fondatrice de mon film, est celle qui nous montre Saudek
de dos, torse nu, face à cette fenêtre dans sa cave qui
donne sur un mur décrépi. Dans certaines de ses photos,
Saudek réutilise cette scénographie en utilisant le
cadre de la fenêtre comme une lanterne magique, d’où
peut surgir n’importe quelle image, un ciel étoilé
comme un cimetière… cette image donc, que je reprends
dans mon film de Saudek face au mur pourrissant est pour moi une métaphore
de la condition d’artiste, et particulièrement de la
sienne à cette époque de sa vie : un homme obligé
de se constituer prisonnier de ses propres phantasmes et lubies. Tout
le reste, le communisme, le travail en usine, le quotidien, prend
sa force dans les mots, le récit de Saudek, et donc je le fais
basculer dans le hors champ pour ne pas tomber dans l’illustration
banale. Effectivement, cette cave pourrie, c’est aussi l’intérieur
de la pensée de l’artiste.
À contrario, le film sur Witkin est plus descriptif,
vous n’avez pas la même intimité qu’avec
Saudek ; le film tend davantage à démonter le mécanisme
créatif de ses compositions . Comment avez-vous envisagé
ce film sur une telle personnalité ?
Quand j’ai rencontré Witkin, je lui ai montré
le film sur Saudek et il voulait que je fasse exactement la même
chose avec lui. Il m’a proposé tout de suite de remettre
en scène" l’atelier de Courbet" aux Beaux-arts
à Paris. J’ai bien entendu refusé. La réalisation
d’un film sur Witkin est un acte réfléchi et délibéré
de ma part. je voulais uliliser le cinéma pour tenter d’expliquer
le mystère des photos de Witkin, leur aspect limite, quasi-irréel.
Une envie jusqu’au boutiste de révéler la cuisine
intime de Witkin. Quels sont les actes qui impliquent l’artiste,
à l’origine des images qu’il produit. Comment trouve
t’il ses modèles, comment imagine t’il ses scénographies,
quelles sont ses références, comment collecte t’il
les accessoires, comment se déroulent les séances de
prises de vues…. J’avais le pressentiment que la mise
en danger de Witkin était d’un tout autre ordre que Saudek.
Là où Saudek se contentait d’un jeu un brin pervers
avec ses proches, Witkin, pour sa part était capable de voyager
au bout du monde pour découvrir ses "merveilles",
ou trouver les intermédiaires qui lui permettraient de pénétrer
dans les laboratoires et les morgues. Ce voyage de l’artiste
tout autant que la mise en œuvre aléatoire de son travail
me fascinait ; c’est cela le film que j’ai eu envie de
faire : certains y verront un voyage au bout de l’enfer, d’autres
une appréhension de la transfiguration, une quête d’
immortalité… pour moi il n’y a pas de différence
dans le rapport que j’ai pu avoir avec Saudek ou Witkin. Je
suis par nature assez distant. L’un et l’autre film s’intéressent
au mécanisme créatif, au travail. Ils sont révélateurs
de deux êtres aux antipodes, d’abord géographiques,
mais avant tout mentales… pour moi le challenge est avant tout
cinématographique et je ne crois pas que je me sois trompé
en traitant Witkin par un double dispositif de cinéma direct,
et de mise en scène devant ses photos.
Witkin n’a aucun scrupules à faire tuer un perroquet
pour utiliser ensuite ses ailes ; on le voit manipuler une tête
de fœtus ou « acheter » ses sujets (séquence
de la vieille femme ou du cul-de-jatte) ; il nous emmène à
la lisière de la morale et de la perversion. Avez-vous eu des
discussions à ce sujet avec lui ? Si oui, pourquoi ne pas les
avoir incluses dans le film ? Quel est votre avis sur cette question
?
Faire un film sur Witkin revient à s’interroger sur les
limites éthiques de l’activité artistique ; en
révélant la manière dont l’artiste travaille,
son rapport à l’autre, souvent fondé sur des aspects
mercantiles, son goût pour le morbide, je me pose en observateur
de pratiques qui peuvent choquer mais qui ont toujours à mon
sens alimenté l’histoire de l’art : cette fascination
pour le bestiaire, l’écorché, le monstre, le cadavre
n’est pas la propriété de Witkin. Bosch, Rembrandt
ou Bacon s’y sont aussi attaqué.
Pour revenir à ma position de cinéaste : Aucune des
photographies de Witkin ne m’a personnellement choqué
; aussi je vois mal comment j’aurais pu me placer en moraliste
vis à vis de Witkin. S’il est une chose que je réfute
de manière intransigeante en art, comme dans les relations
sociales et intimes, c’est bien le poison moral. D’autre
part, je tiens à préciser que même si Witkin peut
s’afficher en provocateur en passant commande d’un oiseau
mort, jamais on ne le verra enlever la vie à un animal pour
le besoin d’une photo. Certes on le verra traîner dans
les centres d’équarrissage, les morgues ou les laboratoires
pour récupérer des cadavres d’animaux, des corps
amputés,des fœtus… où est le mal ?
J’avoue personnellement avoir tremblé en filmant la séquence
du fœtus, d’abord au moment de sa découverte dans
un papier journal, et ensuite quand Witkin s’est mis à
tenter de lui ouvrir les paupières avec un ciseau ; j’ai
eu le sentiment à ce moment-là de basculer vers un monde
qui m’était inconnu, au cœur sans doute de ma plus
grande peur, mais étranger au sentiment que Witkin pouvait
être en train de dépasser les limites du possible (au
niveau éthique); je me suis plutôt dit que Witkin rejoignait
ainsi le Bunuel du Chien Andalou, ou le Lynch d’Eraserhead.
Qu’il se posait quasiment en surréaliste. Je voudrais
rajouter que de la même manière filmer Saudek était
pour moi prétexte à parler de la condition des artistes
sous le joug du communisme, le film sur Witkin est aussi un film sur
l’Amérique, celle des grands espaces, mais aussi celle
d’un pays fondé sur le sang, les massacres, le mythe
de Frankenstein… Si l’on rajoute le fait que l’œuvre
de Witkin s’inscrit aussi dans une mystique, on réalisera
à quel point j’ai voulu faire un film poétique,
de constat et non pas de jugement, avec de multi entrées quant
au sens ; il appartiendra à chacun d’en penser ce qu’il
veut.
Comment avez-vous rencontré Isabelle ? Qu’est-ce
qui vous intéresse dans sa démarche ?
Peut-on la concevoir comme une artiste dans le sens où finalement
elle inverse le rapport photographe/modèle et compose un autoportrait
en se servant du regard des photographes ?
J’ai rencontré Isabelle par l’intermédiaire
de Saudek et Witkin. Le premier m’a parlé d’elle
comme d’une jeune parisienne dont il était un peu amoureux,
qui l’avait contacté pour qu’il fasse son portrait.
À nouveau, quand j’ai réalisé le film avec
Witkin, ce dernier m’a demandé si je connaissais cette
fille qui lui envoyait depuis plusieurs mois des flacons de son sang,
afin de le décider à la photographier. La coïncidence
de ces faits m’a bien sûr encouragé à rencontrer
Isabelle.
Je me suis dit d’emblée qu’après ces deux
portraits de photographes, il serait fort intéressant de basculer
du point de vue du modèle. Ce qui m’excitait par dessus
tout, c’est qu’Isabelle n’était pas modèle
professionnel, qu’elle ne correspondait pas aux codes de la
mode ni aux canons de la beauté ; Elle était secrétaire
médicale dans un hôpital parisien, folle de photo. C’est
tout.
L’idée qu’une jeune femme passionnée par
la photographie puisse consacrer une grande partie de sa vie à
courser les grands photographes, et à leur proposer de poser
nue pour eux en échange d’un tirage m’a fasciné.
Il y avait à mon sens quelque chose de très contemporain
dans cette démarche sur les rapports personnels à l’image
et la représentation. Quelque chose que Gilles Deleuze avait
su appréhender dans son ouvrage sur le cinéma Image-Temps,
sur l’actuel et le virtuel, l’image-cristal, ou le "donnez-moi
un corps". J’ai donc décidé de faire
construire une chambre noire qui pourrait se métamorphoser
au gré de la lumière en chambre d’hôtel,
atelier d’artiste etc… ainsi je souhaitais pouvoir mettre
en présence simultanée à la fois les clichés
de la merveilleuse collection d’isabelle et son corps propre
: c’est elle qui devenait le sujet qui présente les clichés,
à l’image comme en off, avec la lecture de passages sur
ses rencontres avec les photographes. Je cherchais la simultanéité
entre l’image réelle et l’image virtuelle.
Je ne crois pas qu’on puisse la qualifier elle-même d’être
une artiste mettant en scène son propre autoportrait car son
point de vue se limite au choix des photographes. C’est un acte
qui s’apparente à la collection avec bien sûr,
se dessinant en filigrane, une acte réfléchi de s’appréhender
soi-même par le jeu du regard des autres. Un magnifique projet
en réalité.
Comment avez-vous trouvé cette excellente incarnation
de Francesca Woodman, à savoir Florence Denou ? Vous ne vous
intéressez que très peu à la psychologie du personnage
de Francesca, ce qui à mon sens affaiblit l’intérêt
que l’on peut avoir pour elle.
Je vous incite à récupérer le texte que nous
avons écrit, Florence et moi, à destination de l’ouvrage
«Des nouvelles du cinéma» (édition
Seuil – Le thé des Ecrivains). Nous y racontons
dans le détail en point de vue croisé la gènèse
de Sans Titre. Les étapes principales en sont la participation
de Florence Denou en tant que comédienne à mon long
métrage sorti en 2000, « La Mécanique des
Femmes » d’après Louis Calaferte, puis une
envie de retravailler ensemble… un début de tournage
en cinéma direct totalement improvisé chez elle…
Et Francesca Woodman qui se glisse entre nous par l’intermédiaire
du catalogue de l’exposition à la Fondation Cartier…
et du coup le projet de Sans Titre. ! Il est évident,
comme vous l’avez noté, que je m’intéresse
assez peu aux aspects psychologiques de Francesca Woodman, même
si ceux-là finissent à mon sens par transparaître
dans l’œuvre elle-même. Là encore, c’est
l’œuvre plastique qui me frappe et que j’ai envie
d’interroger par le biais du media cinématographique.
Pourquoi photographie t’on ? est la question centrale
du film. Il me semble que Francesca Woodman y répond de manière
extrêmement pertinente et bouleversante, puisqu’elle y
mis sa vie en jeu.
Sur quels critères avez-vous choisi les photographies
du film et construit la ligne du film ?
J’ai choisi les photos avec Florence. Il m’importait en
fait de construire une dramaturgie, depuis ses débuts en tant
que photographe jusqu’à sa mort, qui respecte ses évolutions,
ses cheminements artistiques. J’ai été très
ébranlé de voir à quel point la vie de Francesca
et son œuvre se superposent de manière sublime. En mettant
bout à bout les quelques 500 clichés laissés
par Francesca après son suicide à l’âge
de 23 ans, il est troublant de voir comment se dessine sa vie, son
rapport à l’espace, aux autres et à elle-même.
Nous nous sommes donc contentés avec Florence de sélectionner
les plus frappantes, en tous cas celles qui donnaient une lisibilité
à ce parcours terriblement intime.
Dans votre film sur Francesca Woodman, ce qui est frappant,
c’est que vous construisez le film comme si vous tourniez un
documentaire sur elle, au travail.
Deux stimuli m’ont conduit à faire ce film : 1) l’œuvre
de Woodman, 2) Florence Denou, avec qui j’avais déjà
travaillé dans La Mécanique des femmes. J’aime
sa personnalité, ses qualités d’actrice, sa voix
en particulier. Alors, de ce point de vue, le film touche effectivement
au documentaire. Mais bien plus à mon sens un documentaire
sur Florence Denou que sur Francesca Woodman. Je n’ai pas voulu
respecter la réalité de Francesca Woodman, sa nationalité,
ses origines, sa psychologie. Cela m’aurait conduit à
faire un autre film, avec une actrice plus jeune, et certainement
anglo-saxonne. (cf le calamiteux film où Nicole Kidman interprète
Diane Arbus ! - Fur : un portrait imaginaire de Diane Arbus
de Steven Shainberg, 2007 ndlr).
Au lieu de cela j’ai demandé à Florence d’interpréter,
de livrer sa propre perception de Woodman. Le film touche à
la performance….chaque photo est à vivre et interpréter
en se donnant totalement… la performance de Florence est de
l’ordre de l’abandon.
Du coup, la voix off n’est que l’expression du ressenti
de Florence. Là encore, nous avons écrit à quatre
mains. Je communiquais à Florence des intentions qu’elle
mettait en mots, avec les siens propres. Quelques éléments
de la vie de Francesca peuvent effleurer dans cette voix, par ce que
nous avons lu pas mal de choses sur elle, mais ce n’est pas
cela qui nourrit notre texte.
Florence est dans ce film comme dans un état second…
j’ai souhaité réaliser un film poétique,
organique, un peu planant, comme si l’artiste était toujours
dans une certaine lévitation…le travail sur la musique
brillamment écrite par Mathew Földes, renforce cet option
de film musical, quasi-psychédélique.. J’ai beaucoup
repensé aux premiers films de Werner Shroeter, notamment Willow
Springs et La Mort de Maria Malibran.
Connaissez-vous le cinéaste belge Olivier Smolders
qui n’hésite pas introduire sa caméra dans les
morgues pour y filmer la mort en face (dans Mort à vignole).
Je trouve que c’est un cinéaste qui a des familiarités
avec votre univers (exploration de l’érotisme et des
interdits moraux, goût certain pour la composition et le cérémonial).
Le connaissez-vous et si oui, y êtes-vous également
sensible ?
Désolé, je n’ai jamais entendu parler d’Olivier
Smolders, mais en allant voir sur Internet certaines de ses images,
je serais curieux de mieux appréhender son travail.
Il a cette expression qui pourrait aussi définir votre
programme : « Décrire l’impossible beauté
».
Quelle serait votre définition de la beauté ?
Lou Castel, dans une séquence de Sans Titre. appelle
Florence « Nadja » en référence
à André Breton. L’idée de la beauté
telle qu’elle fut chantée et fantasmée par les
surréalistes me convient assez bien. J’aime cette notion
de « la beauté convulsive ». La décrire
est quasiment impossible. Elle dépasse les concepts, elle est
terriblement subjective, sujette à l’éphémère,
au jeu de l’ombre et de la lumière, au jeu du désir.
Ce qui est beau dans la démarche de Saudek et Witkin, c’est
comment ils subliment des corps qui seraient mis au banc de la société
si l’on devait les juger avec le regard dominant imposé
par le monde marchand qui nous entoure. Certaines des énormes
femmes photographiées par Saudek sont pour moi vraiment belles,
de même « Santo oscuro », « Woman
on a table » ou les « Graces » de
Witkin qui aux yeux de certains seraient des monstres. La beauté
pose à mon sens la question du regard. "Voyons nous
les choses ou le sens qu’elles ont pour nous " s’interrogeait
Bernard Noël.
Ces 4 films sont aussi la démonstration d’un
engagement, un acte de résistance (vous évoquez le terme
de ‘manifeste’) contre un ordre moral, une beauté
conventionnelle. Des cinéastes comme Jean-Claude
Brisseau ou Catherine Breillat ont fait évoluer notre regard
envers la représentation de la sexualité à l’écran,
votre travail s’inscrit-il dans le même esprit ?
Effectivement, je m’insurge contre les codes esthétiques
imposés par la mode, les magazines people, la télévision…
la dictature des maigres envers les gros, celle des blonds sur les
bruns, des blancs sur les noirs, des hétéros sur les
homos, des forts sur les faibles… nous évoluons dans
un monde qui secrète des modèles de clones parfaits…
À mon sens, les portraits de Witkin et Woodman peuvent être
vus comme un plaidoyer pour la différence…contre l’intolérance…
contre l’ordre moral et marchand.
Effectivement, Jean-Claude Brisseau et Catherine Breillat, questionnent
leur rapport au sexe. Font-ils évoluer notre regard envers
la représentation de la sexualité à l’écran
? C’est une toute autre question. Je respecte leur travail,
mais L’empire des Sens de Oshima est pour moi le dernier
grand film sur le sexe. Indépassable sans doute.
Quant à moi, je ne sais pas trop où je m’inscris.
Quand j’ai réalisé La Mécanique des
femmes, ce que je désirais par dessus tout c’est
de donner à entendre, et donc mettre en corps et en bouche
la prose extraordinaire de Louis Calaferte. Je voulais pouvoir partager
avec d’autres ma fascination pour ce grand auteur, et mettre
en scène cette activité extrêmement raffinée
de notre mental qui a trait à l’érotisme. Que
fais-je avec les films sur Saudek, Witkin et Woodman, sinon m’inscrire
encore comme un espèce de passeur, quelqu’un qui essaie
de transmettre sa fascination pour certains photographes, et à
partir de cela propose un questionnement sur les incertitudes du corps,
notre rapport à la représentation et à la mort.
Propos recueillis par Laurent Devanne.
Entretien épistolaire réalisé via internet le 4
Septembre 2007.