marina de van
))) marina de van, cinéaste
 

En quelques courts métrages (Bien sous tous rapports, Alias, Psy show...), Marina De Van a déjà réussi à imposer sa personnalité sulfureuse et subversive. On a pu croiser son regard inquiétant et son timbre grave chez François Ozon (Regarde la mer, Sitcom) avec qui elle entretient aussi une collaboration scénaristique depuis leur rencontre dans les murs de la Femis.
C'est donc avec beaucoup de curiosité et d'excitation que nous avons découvert son premier long métrage, Dans ma peau. Abordant avec audace et sans artifices un sujet relativement tabou: l'automutilation, elle en dégage une réflexion plus globale sur les zones d'ombre qu'il y a en chacun de nous, sur l'incommunicabilité et le rapport au corps.
Nous appréhendions quelque peu cette rencontre, anxieux de croiser quelqu'un de froid et obscur à l'image de ses personnages de fiction. La réalité en fut évidemment toute autre. Marina De Van nous est apparu décontractée, souriante et chaleureuse dans le grand salon du Lutécia, un hôtel très chic du 6ème arrondissement de Paris, le 15 novembre 2002. Avant de vous lancer à corps perdu dans la lecture de cet entretien, une précision: nous avons ponctué l'interview d'extraits de films qu'elle a écoutée et sur lesquels elle a réagit...

 
 

Trois ans se sont écoulés entre Psy show, votre dernier court métrage et Dans ma peau. Trois ans pendant lesquels vous avez collaboré à l'écriture des deux derniers films de François Ozon, Sous le sable et 8 femmes , qu'est-ce-qui vous a ramené vers la mise en scène ?
Rien ne m'a ramené parce que rien ne m'en a écarté. Les co-écritures avec François ne m'ont pas pris tout ce temps. Dès après Psy show, j'ai commencé à écrire Dans ma peau. Simplement, il y a eu un an et demi d'écriture et parallèlement, il y a eu un an de recherche de financement.

Vous vouliez passer au long métrage ?
Je suis parti sur l'idée du sujet qui était donc le thème de l'automutilation, qui me semblait appeler un traitement de long métrage. Si ça n'avait pas été le cas, j'aurais fait un autre court. C'est vrai que j'en avais un peu marre du court pour la marginalisation de sa diffusion, de son économie. J'avais envie de passer à des films qui puissent toucher un public plus large … même si j'aimais bien faire des courts métrages. Mais c'est surtout le sujet qui commandait le passage au long métrage parce que ça ne pouvait pas être traité de façon brève selon moi.

Comment s'est déroulée l'écriture d'un tel sujet, relativement tabou ?
C'était très difficile parce que j'ai mis beaucoup de temps. J'ai trouvé beaucoup d'angles d'attaques successives. J'ai eu beaucoup de mal à trouver mon personnage, mon histoire. Je n'ai pas cessé d'écrire pendant un an, de réécrire, de tout jeter et de recommencer. Voilà, le côté tabou du sujet n'est pas un problème qui se pose au moment de l'écriture, c'est-à-dire que … oui… non…ce qui se pose au moment de l'écriture, c'est la conscience qu'il va y avoir des difficultés liées à l'âpreté du sujet. Du coup, il faut aussi en tenir compte au moment du traitement pour faire un film qui soit tournable et accessible à un public.

Vous l'avez écrit seule ?
Oui. J'aime bien écrire seule.

Dans ma peau est produit par Lazennec qui avait produit vos deux derniers courts métrages. Comment ça s'est passé lorsque vous leur avez présenté ce sujet ? Sont-ils intervenus pour modérer le film ?
Non. La productrice, Laurence Farenc ?? - qui a donc produit les deux derniers courts et qui avait une grande confiance et estime pour moi et mon travail - a donc accueilli le sujet avec la bienveillance qui venait du fait qu'elle pensait que ce que je faisais avait de la valeur. Donc, à partir de là, elle pensait que je pouvais en faire un traitement intéressant. Il n'y a donc pas eu d'opposition, ni de crainte de sa part. C'est plutôt dans la recherche de partenaires que ça a posé des problèmes.

Le premier titre du film était Coupures
Au pluriel, ouais…

Avez-vous changé le titre parce que ça mettait trop l'accent sur le côté violent du film ?
C'est pour ça et aussi parce que c'était un petit peu austère. Ca nous semblait rendre le film moins attirant.

Le titre Dans ma peau suggère davantage l'aspect psychologique du film ?
Oui, Dans ma peau c'est plus vague et plus doux. Et puis, c'est une invite aussi parce que le spectateur s'approprie le personnage et l'histoire. C'est Laurence qui l'a trouvé.


Extrait de REGARDE LA MER de François Ozon :
Séquence au cours de laquelle Sasha (Sasha Hails) raconte à Tatiana (Marina De Van) l'expérience de son accouchement.



Dans l'extrait que l'on vient d'entendre, il est question de plaisir dans la douleur ( ici dans le cadre de l'accouchement et de la maternité). C'est aussi le sujet de Rétention, votre 3ème court métrage et également de Dans ma peau. J'aimerais savoir d'où vient votre intérêt pour ce sujet qui va à l'encontre de nos réflexes de société qui est plutôt de refuser la douleur ?
Euhm … Il faut que je réfléchisse un instant. D'une part, ça vient de ma propre expérience non pas de douleur mais d'absence de douleur lors d'un accident. Ce qui m'a rendu sensible à la douleur comme à une chose à la fois fragile, un peu fascinante, mais surtout comme à quelque chose qui valide le lien et la présence et la vie du corps, de façon particulièrement brutale et en même temps indiscutable. Comme une espèce de super sensation.

C'est donc d'abord l'insensibilité qui vous a choqué, il s'agissait de "réveiller le corps" ?…
Oui, la conscience du corps. Et la douleur est un indice qui m'a toujours paru plus frappant que d'autres indices de l'épaisseur du corps. En plus, avec la douleur se manifeste la profondeur du corps. La douleur n'est jamais superficielle où qu'elle soit. Il y a des résonances. Vous avez mal quelque part, vous avez un bleu, vous avez mal dans les os… il y a, d'un coup, plein de choses qui deviennent présentes et sensibles. Après, mon intérêt pour la douleur vient peut-être tout simplement du fait que je crains la douleur, comme tout le monde.

Mais il y a quand même une recherche du plaisir dans la douleur…
Non, mais moi je recherche ça dans les films.

Justement dans Dans ma peau, le rapport qu'Esther (que vous interprétez) a avec son corps, peut paraître ambigu, entre le plaisir, la caresse et la violence, la douleur. Est-ce que c'était voulu qu'il y ait plusieurs interprétations possibles ?
Spontanément, quand vous dites automutilation, les gens pensent d'abord à de la violence. C'est-à-dire un état second d'agressivité, des coups, une décharge de colère et ils pensent à la souffrance. Et notamment, une souffrance profonde, existentiel, de désespoir. Peut-être que ces dimensions ne sont pas absentes de mon personnage, on ne peut pas dire qu'elle n'ait aucun problème. Mais ce que je souhaitais mettre en avant, c'était pas ça, c'était une forme de tendresse dans son rapport au corps, un caractère un peu amoureux. D'ailleurs, plus amoureux qu'érotique. Il y a une certaine forme d'érotisme mais assez enfantin et régressif. Il n'y a jamais dans ses gestes de violence ou d'agressivité, à mes yeux.

C'est un peu l'histoire de l'enfant qui découvre la masturbation sauf que dans votre cas, c'est une adulte et donc une autre forme de masturbation ? …
Oui, sauf que dans le cas de cet enfant-là - parce que mon personnage dans ces scènes-là, est vraiment infantile - la masturbation s'étend à tout le corps. Mais effectivement, il y a quelque chose de ça qui est antérieur à un rapport érotique à deux et qui n'a pas grand chose à voir, par exemple, avec le sado-masochisme qui est autre chose, plus mature et avec une mise en scène, des significations symboliques qui mettent en jeu d'autres personnes. Là, c'est vraiment un truc de sensations et d'explorations.

Est-ce que vous avez pensé à inclure des scènes qui expliqueraient que c'est le contraire du masochisme pour éviter qu'il y ait de mauvaises interprétations ?
Non, d'abord parce que le masochisme, on peut en parler de mille façons. Et puis, du masochisme, il y en a. C'est difficile de dire qu'un personnage qui se coupe et s'inflige des blessures est dénué de masochisme. Simplement, c'est pas le masochisme de relations sexuelles adultes qui sont ludiques. C'est plus un masochisme comme l'enfant qui va se pincer.

Il y a toujours un souci pour le cinéaste d'être mal compris.
Ben, pas moi. Enfin, ça fait très prétentieux. Mais, d'abord parce qu'il n'y a pas énormément de choses à comprendre, tout est relativement peu intellectuel, c'est une histoire, ce sont des émotions, etc.. Comprendre, c'est pas le problème majeur du film. Et puis, aussi parce que moi-même, je ne comprends pas tout dans mon histoire ou le trajet de mon personnage. Et puis, ce que j'attends d'un public, c'est qu'il soit touché, captivé, qu'il ne s'ennuie pas. C'est plus des réactions comme ça à l'égard desquelles je vais être anxieuse et en attente.

Pour revenir à Regarde la mer, dans ce film vous incarnez Tatiana, une jeune femme assez inquiétante et obscure. Ozon a fait ressortir la part masculine de votre personnalité pour mieux justifier le meurtre final. A l'inverse dans Dans ma peau, Esther est très élégante et féminine et contraste totalement avec la violence dont elle fait preuve à son propre égard. Est-ce que vous vous êtes servi du personnage de Tatiana pour en faire le contraire ?
Non. Je ne l'avais d'ailleurs pas vu comme ça. Je ne l'avais pas vu comme la part masculine. Je l'avais davantage vu avec un côté brut ou névrosé. Il y a toujours certains aspects de notre façon d'être qui peut dégager des impressions malsaines et névrotiques.

Elle a aussi cette façon très 'garçon' de s'habiller avec ces lunettes noires, ces jeans…
Oui, et puis elle est dégueulasse. C'est vrai, il y a quelque chose de mal dégrossi. Mais bon,d'abord, c'est ancien, ça ne reste pas en moi. Et puis, je n'ai pas assez d'expérience comme comédienne pour pouvoir dire ce que je fais de mes personnages antérieurs. Peut-être, dans 10 ans, si j'ai encore l'occasion de jouer, je vous répondrai autrement. Pour Dans ma peau, j'ai travaillé à casser ce qui, dans ma façon d'être, telle que vous me voyez en face de vous, n'est pas du tout cette douceur ou cette élégance féminine –quoique je ne sois pas masculine, mais je suis plus nerveuse et brutale qu'Esther. J'ai travaillé pour trouver en moi une délicatesse que je ne manifeste pas dans ma façon d'être. Je pars de ma matière, ma matière c'est moi, à chaque fois.

Il fallait une certaine stabilité sociale au personnage d'Esther pour éviter d'en faire un personnage plus pervers...
... et répulsif. C'est-à-dire que l'enjeu de la caractérisation de ce personnage, c'était qu'on puisse, soit s'y identifier, soit l'aimer. C'était important, pas seulement pour souligner que c'était pas une espèce de 'martienne', de psychotique enfermée dans un délire dont on serait le témoin lointain. Pour ça, il fallait que ce personnage nous soit familier et aimable. J'avais envie aussi qu'on perçoive pas mal la surprise qu'on peut avoir à l'égard de ses propres part d'ombre. Un personnage comme ça, avec cette espèce de limpidité qui est forcément trompeuse – il n'y a pas de personnages limpides - avec cette ouverture sur un travail, des choses positives, une relation amoureuse, des amis, permettait aussi de mettre en valeur une forme de naïveté, de surprise et de désarroi devant quelque chose d'infiniment plus complexe que ne l'est sa conscience de sa propre vie. Parce qu'elle est relativement simple. Simple, pas du tout dans le sens de 'bête'. Elle a des ambitions qui sont relativement simples et communes.

Dans Dans ma peau, vous partagez l'affiche avec Laurent Lucas et Léa Drucker. Qu'est-ce qui vous a orienté vers le choix de ces comédiens ?
Le goût que j'avais pour eux, tout simplement. D'une part, la grande estime que j'avais pour leur jeu. Ensuite, leur lecture du scénario. C'est-à-dire sur la base de leur rencontre, la façon qu'ils ont eu de lire le scénario et de m'en parler. Ils ont été touchés, émus, c'est associé à des sensations plus qu'à une vision un peu froide, cinéphilique ou intellectualiste des choses. C'était totalement absent de leur perception. Ca m'a séduit. La façon dont ils avaient perçu le personnage était la même que la mienne, donc je pouvais avoir confiance et m'abandonner à eux, si je puis dire. Et puis aussi leur caractère, leur personnalité qui est importante pour moi. J'aime pas le conflit, les emmerdements, les complications ou les rapports trop passionnels. Donc, j'avais besoin de gens qui soient de 'bonne composition' et assez généreux sur ce film, pour m'aider parce que je tenais ce double poste.


Extrait de SOMBRE de Philippe Grandrieux :
Séquence au cours de laquelle Jean (Marc Barbé) agresse Christine (Géraldine Voillat) dans le lac.



Honnêtement, ça ne me dit absolument rien, je suis désolé.

C'est un extrait de Sombre de Philippe Grandrieux.
Ah oui. Et ben, non, j'aurais jamais pu reconnaître.

Vous ne l'avez pas vu ?
Si j'ai vu et j'ai beaucoup aimé.

Nous voulions évoquer Grandrieux parce qu'il filme beaucoup les corps, comme s'il faisait, selon ses propres termes, un "documentaire sur le vivant". On a l'impression que vous vous inscrivez dans la même démarche en filmant votre nudité.
Il n'y a pas de nudité dans le film. Il y un plan où je suis nue…

… il me semble qu'il y a deux plans …
…Un… Ah ! Ca y est je vois lequel… fugitivement…

Il m'a semblé que vous étiez dans la même démarche que Grandrieux, comme si vous faisiez un documentaire, une sorte d'exploration de votre corps ?
Euh… je crois pas …enfin, des affinités avec Grandrieux, je m'en sens. J'ai beaucoup aimé ce qu'il a fait et je trouve la comparaison très flatteuse. Mais après, les films sont assez différents, il a des constructions et des déroulements plus atypiques. Dans ma peau est plus classique, avec une construction très carrée…

… Bien sûr, mais je parle plus du rapport au corps.
Dans le même esprit, pour moi, tout a été dépendant de cette construction narrative dont il s'émancipe davantage dans ses plans … "documentaire sur le vivant" ?… non, je ne me retrouve pas là-dedans. Dans le fait de se mettre en scène, il peut y avoir cet aspect, mais il est personnel, oui, moi je filme mon corps, etc.. Mais, je crois que le spectateur ne peut pas avoir un regard sur le corps de l'actrice qui serait dissocié de l'action du film, sauf , peut-être, dans la séquence où elle se regarde dans le miroir et où là justement, il y quelques plans d'improvisation. Non, sinon, pour moi, c'est d'abord un corps en action. Parce que le film, du fait de son économie très serrée, un découpage très sobre est, du coup, fixé sur l'action et les comédiens. Ce qui ne m'a pas laissé le loisir d'avoir plus de plans descriptifs, sur les sensations. Mon corps est présent mais il n'est pas suffisamment développé selon moi.

Dans Bien sous tous rapports, il y a une scène où vous faites une fellation apparemment sans trucage et Dans ma peau contient plusieurs scènes …
… qui sont truquées (rires).

…Vous vous mettez à l'épreuve dans les scènes de nudité…
…On s'est mis d'accord, il n'y avait que deux plans du film (rires). Non, c'est vrai, ils sont tout petits parce qu'ensuite et ça c'est volontaire – et c'est pas pour me défendre d'être nue ou pas nue – il était important pour moi que dans ces automutilations, elle soit au contraire assez vêtue. Je trouvais ça plus troublant et plus touchant. Même à la fin où elle est presque nue, vous voyez son corps, elle est en fait pas mal vêtue. Non seulement, elle est en sous-vêtements mais elle est en collant et les blessures sont pratiquées à travers un collant. Il y a une automutilation aussi où les blessures sont pratiquées à travers le pantalon. Il y a toujours du tissu. La nudité n'est pas tellement ce avec quoi j'ai travaillé. Comme le corps était l'objet problématique, l'objet de son désir et de sa curiosité, il était assez important qu'il soit assez voilé et qu'il transparaisse sans qu'il soit une évidence brut, ce qui est le cas d'un corps nu.

Il y a cette scène de la baignoire où elle regarde sa peau…
… Ah oui, là elle est nue.

C'est une scène qui est assez frappante. Elle a un contenu émotif plus fort que les scènes où on la voit habillée. C'est peut-être pour ça qu'on la retient plus facilement ?
Ah, je ne sais pas, vous êtes le premier à me dire ça. Qu'est-ce que ça vous a fait à vous comme contenu émotif ?

C'est troublant de la voir observer son corps comme quelque chose d'étranger.
Oh, ça me plaisir que vous me disiez ça ! Vous êtes le premier. Enfin, j'ai pas eu beaucoup de retour, en général, on me dit des choses sur le film, mais on ne rentre pas forcément dans les détails des plans. Justement, j'étais pas sûre que ça marchait (rires) ! Dans cette scène-là, il y a ce regard, cette curiosité qui est liée au fait que j'ai une peau particulièrement extensible. Ce qui est une chose pas commune. J'ai jouée avec ça parce que c'est un objet de curiosité logique pour elle et puis pour moi. Ca m'a toujours étonnée jusqu'à ce que je comprenne que ma peau était comme ça. On dirait qu'on tire un collant. Il y a quelque chose d'une déformation possible, d'un dévoilement possible de ce qu'il y en dessous qui est super troublant.

C'est pour ça qu'il était impensable qu'une autre actrice interprète ce rôle.

Vous voulez dire parce qu'une autre actrice n'aurait pas eu une peau aussi laxe que la mienne ? (rires).

C'est-à-dire qu'il n'y aurait pas eu le même rapport au corps.
Ca n'aurait pas été chez moi le même désir. Je n'aurais pas eu la fascination pour son corps à elle. Non pas parce que le corps des autres ne m'intéresse pas. Mais le corps des autres m'intéresse d'une façon adulte, selon des rapports de désir ou de dégoût. Le film prend sa source dans mon étonnement à l'égard de mon propre corps, avec ses particularités. Ca prolongeait mon regard sur moi-même, mon regard quotidien ou intime, ce qui n'aurait pas été le cas avec une autre actrice. Et puis, ça aurait été très difficile à transmettre, je crois.

En combinant à la fois les postes d'actrice principale et de cinéaste, comment trouvez-vous la bonne distance critique pour filmer votre personnage ?
Je ne suis pas quelqu'un qui improvise. D'une façon générale, je découpe mes films à l'avance, je dessine ou je photographie. Là, j'ai pré-filmé en vidéo parce que j'avais envie d'arpenter mon découpage avant. Et puis aussi parce que je savais que je serais défaillante comme metteur en scène sur le tournage, parce que je serais prise par le jeu. Donc, je voulais avoir un travail de préparation très important avec le chef opérateur, Pierre Barougier. Je n'ai pas eu à porter un regard critique sur mon jeu en tant que metteur en scène, ce qui n'aurait pu que nuire au jeu. C'était, soit impossible, soit antagoniste avec l'abandon qui était nécessaire pour jouer. J'ai eu quelqu'un qui m'a fait travailler le jeu et qui est Marc Adjadj. Il était mon coach sur ce film. On a fait un très important travail de préparation. Il me dirigeait moi et souvent les autres acteurs principaux sur les scènes sur lesquelles j'étais trop impliquée pour les diriger. Mon frère (Adrien De Van, ndlr) a aussi fait un peu de direction d'acteur sur d'autres scènes. Voilà, j'ai pas eu du tout cette distance critique à trouver. Je me suis plutôt refusée à juger mon propre jeu. Si je regarde le combo (retour vidéo enregistré pendant les prises, ndlr), je regarde le cadre, la mise en scène. Je ne regarde surtout pas mon visage ou ce que je dégage parce que je ne suis pas objective. Et puis, vous avez tendance à vous rejeter. J'ai décidé de ne pas me mettre cette charge supplémentaire sur le dos.

Le film démarre sur un split-screen, c'est-à-dire un écran découpé en 2 images. On voit des immeubles et des architectures modernes, puis il y a un deuxième split-screen vers la fin du film, qui mélange le sang, la chair et le couteau. Est-ce qu'il y a un rapprochement à faire entre ces deux split-screen qui représentent l'un la matière de la ville et l'autre la matière du corps ?
Il y a un rapport formel à faire dans la mesure où le premier split-screen, c'est le générique. En utilisant les images des immeubles, je cherchais à situer mon histoire avant qu'elle débute. Après, oui, il y a un rapport à établir mais je ne m'étais pas posé la question comme ça. Etant donné que le problème du film et du personnage, c'est le corps comme matière ou la différence du corps d'avec le reste des objets. Ce qui est sensible dans la scène du restaurant où le bras devient un objet au même titre qu'une tasse, un verre ou une assiette.


Extrait de LA MOUCHE de David Cronenberg :
Séquence au cours de laquelle Veronica (Geena Davis) découvre Seth Brundle (Jeff Goldblum), mi-homme, mi-mouche.



Ah, je sais c'est Cronenberg !… C'est eXistenZ ?

Non.
Vidéodrome ! ?… Ah, La mouche !? (rires) Oh, j'suis nulle ! J'ai mis du temps, c'est jusqu'à ce qu'il dise: "...Nous fusionner moi et la mouche" !

Cronenberg utilise le film de genre pour aborder certains sujets plus difficiles. On peut dire que le sujet de La mouche, c'est la maladie et son développement. Avez-vous pensé à utiliser le film de genre pour aller plus loin dans la représentation du corps ?
Ouais ! (rires)…Le film de genre est perpétuellement resté dans mon esprit, de deux façons: le film de suspens pour tenir le spectateur en haleine et pour véhiculer un certain mystère. Et aussi le fantastique. Ce sont des références que j'avais à l'esprit, Cronenberg, aussi qui est un cinéaste que j'aime particulièrement. En même temps, je ne voulais pas transformer mon film en un film de genre. Peut-être que ça m'aurait permis d'aller plus loin dans la représentation du corps, parce que ça permettait de représenter des choses bien plus monstrueuses, de façon bien moins malaisante ou violente pour le spectateur. A l'autre bout de la chaîne, vous avez le film d'horreur qui est tout ce qu'il y a de plus bon enfant où des choses épouvantables deviennent très regardables et souvent marrantes. Pour le fantastique, partir d'un postulat qui n'était pas réel, c'était aussi ne pas raconter ce que je voulais raconter et qui touchait une extrême quotidienneté, malgré la marginalité de cette pulsion. Pour moi, ça s'ancrait dans une expérience dont, au contraire, je voulais souligner la familiarité. L'histoire ne pouvait se développer que dans un contexte particulièrement réaliste et quotidien.

Est-ce que vous n'avez pas eu peur de tomber dans une esthétique un peu trash et gore ?
Si j'ai eu peur ou si j'ai peur maintenant ?

Si vous avez eu peur, avant de tourner ?
Ben, non, comment voulez-vous que j'ai eu peur puisque je suis maître du découpage ? Je ne crois que vous produisez par hasard, des images trash ou gores. La qualité de l'image était très importante. Je voulais une image la plus clean possible, avec une lumière d'une certaine pureté– même si on n'avait pas les moyens de tourner en 35mm – aux antipodes d'une atmosphère lumineuse glauque. Mon soucis était d'atténuer la violence parce que le film n'est pas fait pour que le public souffre ou sorte.

Extrait de CET OBSCUR OBJET DU DÉSIR de Luis Bunuel :
Séquence au cours de laquelle le majordome de Mathieu (Fernando Rey) ramasse les vêtements laissés par Conchita qui s'est enfuie de la maison.


J'ai pas vu ce film.

C'était un extrait de Cet obscur objet du désir de Luis Bunuel.
J'ai vu ce film ! (rires).

C'est la voix de Piccoli qui double Fernando Rey.
Oui, oui. J'aime beaucoup Bunuel.

On voulait l'évoquer parce que dans Alias ou Bien sous tous rapports, comme chez Bunuel, vous jouez à faire déraper la réalité. Il y a aussi la scène du restaurant dans Dans ma peau avec cette main coupée, posée sur la table, ça nous a un peu fait penser au Chien andalou...
… que j'ai pas vu.

Est-ce que Bunuel est une référence consciente ?
Non, non. C'est des films que j'ai beaucoup aimé mais j'ai plutôt tendance, quand je réfléchis à mes histoires, à oublier. Enfin, j'oublie certainement pas, les choses agissent en moi à mon insu, forcément.

Cette scène du restaurant donne un autre ton au film, on bascule plus dans un univers mental, plus onirique.
Oui, grâce à l'alcool. Je ne l'aurais pas mise en scène s'il n'y avait pas eu l'alcool. Parce qu'il ne peut pas y avoir dans le film d'irruption de choses aussi peu réalistes. Il y avait besoin de ce contexte. Par contre, c'était une scène importante parce qu'elle clarifiait beaucoup. Ca avait toute la violence du surgissement de la pulsion. Tout d'un coup, cette angoisse qui habite le personnage a la même réalité qu'un objet posé sur la table. C'est l'évidence de cette autre vie plus souterraine mais rendue très réelle et pas comme une pensée ou une idée.

On va terminer par quelques questions un peu plus légères :
…Quel est le dernier film que vous ayez vu au cinéma ?

Minority report (de Steven Spielberg, ndlr).

…et quel est le dernier film que vous ayez vu et aimé ?
Minority report.

Qu'est-ce qui vous a plu dans ce film ?

D'abord, j'aime beaucoup les films d'action, de science-fiction, fantastique. J'ai été bluffé par le travail visuel. Quand je vais au cinéma, j'aime bien voir des images qui m'étonnent ou qui m'émerveillent, et là, il y en a pas mal. Tout ne m'a pas plu dans le scénario ou le dénouement, dans ce dont le film accouche comme sens ou comme morale. Mais j'ai été complètement bluffée et je me suis dit : "Ah, la, la, comment il a fait ça !". Un émerveillement très élémentaire de spectateur devant l'image. J'ai pas adoré, mais j'ai aimé.

Pourriez-vous nous citer un très mauvais film que vous avez aimé ?
Je ne sais pas, quand j'avais 13 ans, j'ai adoré Flashdance. Je sais pas si j'aimerais encore aujourd'hui ?

Inversement, pourriez-vous nous citer un chef d'œuvre officiel que vous avez détesté ?

Oui, La maman et la putain (de Jean Eustache, ndlr). J'ai arrêté au bout d'un quart d'heure. J'arrive pas, ça me dépasse. Je ne peux pas, je m'ennuie. Je ne comprends pas, c'est que du dialogue. Alors, c'est peut-être mon côté un peu rustique, il n'y a pas d'action, le côté un peu 'cake' que je peux avoir comme spectateur. Peut-être, en attendant, ça m'a profondément emmerdée…

… en un quart d'heure ?
Peut-être, j'ai arrêté au bout de vingt minutes. Je sais que c'est très considéré, peut-être à juste titre. En tout cas, ça m'a copieusement emmerdée.

Quel est le film le plus corrosif, le plus politiquement incorrect que vous ayez vu ?
Je ne sais pas, parce qu'en général, je n'analyse pas les choses en ces termes-là. Ce serait peut-être Salo ou les 120 journées de Sodome (de Pier Paolo Pasolini, ndlr) !?

Quel est le film que vous passeriez en boucle à votre pire ennemi ?
La maman et la putain (éclat de rire) !… Non, je rigole parce que, peut-être qu'au-delà du moment où j'ai arrêté, ça m'aurait beaucoup touché ?… non, sinon, je vois pas ? Et puis, j'ai pas d'ennemis de toute façon, donc ça résoud le problème (rires).

Est-ce qu'il y a une salle de cinéma à Paris que vous fréquentez régulièrement ?
Absolument ! UGC Ciné Cité Les Halles parce que les salles sont magnifiques, il y a des super grands écrans et que c'est là que mon film sort (éclat de rire) !

Dernière question, quelle est votre voix de cinéma préférée ?
Je sais pas, qu'est-ce qu'il y a comme voix grave ?… Ah, j'aime Delphine Seyrig !

Dans quel film ?
L'année dernière à Marienbad (de Alain Resnais, ndlr), par exemple.



Propos recueillis par Julien Pichené & Laurent Devanne

Entretien réalisé pour l'émission de cinéma Désaxés et diffusée sur Radio Libertaire le 24 novembre 2002
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