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Trois
ans se sont écoulés entre Psy show, votre dernier
court métrage et Dans ma peau. Trois ans pendant lesquels
vous avez collaboré à l'écriture des deux derniers
films de François Ozon, Sous le sable et 8 femmes
, qu'est-ce-qui vous a ramené vers la mise en scène ?
Rien ne m'a ramené parce que rien ne m'en a écarté.
Les co-écritures avec François ne m'ont pas pris tout
ce temps. Dès après Psy show, j'ai commencé
à écrire Dans ma peau. Simplement, il y a eu
un an et demi d'écriture et parallèlement, il y a eu un
an de recherche de financement.
Vous vouliez passer au long métrage ?
Je suis parti sur l'idée du sujet qui était donc le thème
de l'automutilation, qui me semblait appeler un traitement de long métrage.
Si ça n'avait pas été le cas, j'aurais fait un
autre court. C'est vrai que j'en avais un peu marre du court pour la
marginalisation de sa diffusion, de son économie. J'avais envie
de passer à des films qui puissent toucher un public plus large
… même si j'aimais bien faire des courts métrages.
Mais c'est surtout le sujet qui commandait le passage au long métrage
parce que ça ne pouvait pas être traité de façon
brève selon moi.
Comment s'est déroulée l'écriture d'un
tel sujet, relativement tabou ?
C'était très difficile parce que j'ai mis beaucoup de
temps. J'ai trouvé beaucoup d'angles d'attaques successives.
J'ai eu beaucoup de mal à trouver mon personnage, mon histoire.
Je n'ai pas cessé d'écrire pendant un an, de réécrire,
de tout jeter et de recommencer. Voilà, le côté
tabou du sujet n'est pas un problème qui se pose au moment de
l'écriture, c'est-à-dire que … oui… non…ce
qui se pose au moment de l'écriture, c'est la conscience qu'il
va y avoir des difficultés liées à l'âpreté
du sujet. Du coup, il faut aussi en tenir compte au moment du traitement
pour faire un film qui soit tournable et accessible à un public.
Vous l'avez écrit seule ?
Oui. J'aime bien écrire seule.
Dans ma peau est produit par Lazennec qui avait produit
vos deux derniers courts métrages. Comment ça s'est passé
lorsque vous leur avez présenté ce sujet ? Sont-ils intervenus
pour modérer le film ?
Non. La productrice, Laurence Farenc ?? - qui a donc produit les deux
derniers courts et qui avait une grande confiance et estime pour moi
et mon travail - a donc accueilli le sujet avec la bienveillance qui
venait du fait qu'elle pensait que ce que je faisais avait de la valeur.
Donc, à partir de là, elle pensait que je pouvais en faire
un traitement intéressant. Il n'y a donc pas eu d'opposition,
ni de crainte de sa part. C'est plutôt dans la recherche de partenaires
que ça a posé des problèmes.
Le premier titre du film était Coupures …
Au pluriel, ouais…
Avez-vous changé le titre parce que ça mettait
trop l'accent sur le côté violent du film ?
C'est pour ça et aussi parce que c'était un petit peu
austère. Ca nous semblait rendre le film moins attirant.
Le titre Dans ma peau suggère davantage l'aspect
psychologique du film ?
Oui, Dans ma peau c'est plus vague et plus doux. Et puis, c'est
une invite aussi parce que le spectateur s'approprie le personnage et
l'histoire. C'est Laurence qui l'a trouvé.
›› Extrait
de REGARDE LA MER de François Ozon :
Séquence au cours de laquelle Sasha (Sasha Hails) raconte à
Tatiana (Marina De Van) l'expérience de son accouchement.
Dans l'extrait que l'on vient d'entendre, il est question de
plaisir dans la douleur ( ici dans le cadre de l'accouchement et de
la maternité). C'est aussi le sujet de Rétention,
votre 3ème court métrage et également de Dans
ma peau. J'aimerais savoir d'où vient votre intérêt
pour ce sujet qui va à l'encontre de nos réflexes de société
qui est plutôt de refuser la douleur ?
Euhm … Il faut que je réfléchisse un instant. D'une
part, ça vient de ma propre expérience non pas de douleur
mais d'absence de douleur lors d'un accident. Ce qui m'a rendu sensible
à la douleur comme à une chose à la fois fragile,
un peu fascinante, mais surtout comme à quelque chose qui valide
le lien et la présence et la vie du corps, de façon particulièrement
brutale et en même temps indiscutable. Comme une espèce
de super sensation.
C'est donc d'abord l'insensibilité qui vous a choqué,
il s'agissait de "réveiller le corps" ?…
Oui, la conscience du corps. Et la douleur est un indice qui m'a toujours
paru plus frappant que d'autres indices de l'épaisseur du corps.
En plus, avec la douleur se manifeste la profondeur du corps. La douleur
n'est jamais superficielle où qu'elle soit. Il y a des résonances.
Vous avez mal quelque part, vous avez un bleu, vous avez mal dans les
os… il y a, d'un coup, plein de choses qui deviennent présentes
et sensibles. Après, mon intérêt pour la douleur
vient peut-être tout simplement du fait que je crains la douleur,
comme tout le monde.
Mais il y a quand même une recherche du plaisir dans la
douleur…
Non, mais moi je recherche ça dans les films.
Justement dans Dans ma peau, le rapport qu'Esther (que
vous interprétez) a avec son corps, peut paraître ambigu,
entre le plaisir, la caresse et la violence, la douleur. Est-ce que
c'était voulu qu'il y ait plusieurs interprétations possibles
?
Spontanément, quand vous dites automutilation, les gens pensent
d'abord à de la violence. C'est-à-dire un état
second d'agressivité, des coups, une décharge de colère
et ils pensent à la souffrance. Et notamment, une souffrance
profonde, existentiel, de désespoir. Peut-être que ces
dimensions ne sont pas absentes de mon personnage, on ne peut pas dire
qu'elle n'ait aucun problème. Mais ce que je souhaitais mettre
en avant, c'était pas ça, c'était une forme de
tendresse dans son rapport au corps, un caractère un peu amoureux.
D'ailleurs, plus amoureux qu'érotique. Il y a une certaine forme
d'érotisme mais assez enfantin et régressif. Il n'y a
jamais dans ses gestes de violence ou d'agressivité, à
mes yeux.
C'est un
peu l'histoire de l'enfant qui découvre la masturbation sauf
que dans votre cas, c'est une adulte et donc une autre forme de masturbation
? …
Oui, sauf que dans le cas de cet enfant-là - parce que mon personnage
dans ces scènes-là, est vraiment infantile - la masturbation
s'étend à tout le corps. Mais effectivement, il y a quelque
chose de ça qui est antérieur à un rapport érotique
à deux et qui n'a pas grand chose à voir, par exemple,
avec le sado-masochisme qui est autre chose, plus mature et avec une
mise en scène, des significations symboliques qui mettent en
jeu d'autres personnes. Là, c'est vraiment un truc de sensations
et d'explorations.
Est-ce que vous avez pensé à inclure des scènes
qui expliqueraient que c'est le contraire du masochisme pour éviter
qu'il y ait de mauvaises interprétations ?
Non, d'abord parce que le masochisme, on peut en parler de mille façons.
Et puis, du masochisme, il y en a. C'est difficile de dire qu'un personnage
qui se coupe et s'inflige des blessures est dénué de masochisme.
Simplement, c'est pas le masochisme de relations sexuelles adultes qui
sont ludiques. C'est plus un masochisme comme l'enfant qui va se pincer.
Il y a toujours un souci pour le cinéaste d'être
mal compris.
Ben, pas moi. Enfin, ça fait très prétentieux.
Mais, d'abord parce qu'il n'y a pas énormément de choses
à comprendre, tout est relativement peu intellectuel, c'est une
histoire, ce sont des émotions, etc.. Comprendre, c'est pas le
problème majeur du film. Et puis, aussi parce que moi-même,
je ne comprends pas tout dans mon histoire ou le trajet de mon personnage.
Et puis, ce que j'attends d'un public, c'est qu'il soit touché,
captivé, qu'il ne s'ennuie pas. C'est plus des réactions
comme ça à l'égard desquelles je vais être
anxieuse et en attente.
Pour revenir à Regarde la mer, dans ce film
vous incarnez Tatiana, une jeune femme assez inquiétante et obscure.
Ozon a fait ressortir la part masculine de votre personnalité
pour mieux justifier le meurtre final. A l'inverse dans Dans ma
peau, Esther est très élégante et féminine
et contraste totalement avec la violence dont elle fait preuve à
son propre égard. Est-ce que vous vous êtes servi du personnage
de Tatiana pour en faire le contraire ?
Non. Je ne l'avais d'ailleurs pas vu comme ça. Je ne l'avais
pas vu comme la part masculine. Je l'avais davantage vu avec un côté
brut ou névrosé. Il y a toujours certains aspects de notre
façon d'être qui peut dégager des impressions malsaines
et névrotiques.
Elle a aussi cette façon très 'garçon'
de s'habiller avec ces lunettes noires, ces jeans…
Oui, et puis elle est dégueulasse. C'est vrai, il y a quelque
chose de mal dégrossi. Mais bon,d'abord, c'est ancien, ça
ne reste pas en moi. Et puis, je n'ai pas assez d'expérience
comme comédienne pour pouvoir dire ce que je fais de mes personnages
antérieurs. Peut-être, dans 10 ans, si j'ai encore l'occasion
de jouer, je vous répondrai autrement. Pour Dans ma peau,
j'ai travaillé à casser ce qui, dans ma façon d'être,
telle que vous me voyez en face de vous, n'est pas du tout cette douceur
ou cette élégance féminine –quoique je ne
sois pas masculine, mais je suis plus nerveuse et brutale qu'Esther.
J'ai travaillé pour trouver en moi une délicatesse que
je ne manifeste pas dans ma façon d'être. Je pars de ma
matière, ma matière c'est moi, à chaque fois.
Il fallait une certaine stabilité sociale au personnage
d'Esther pour éviter d'en faire un personnage plus pervers...
... et répulsif. C'est-à-dire que l'enjeu de la caractérisation
de ce personnage, c'était qu'on puisse, soit s'y identifier,
soit l'aimer. C'était important, pas seulement pour souligner
que c'était pas une espèce de 'martienne', de psychotique
enfermée dans un délire dont on serait le témoin
lointain. Pour ça, il fallait que ce personnage nous soit familier
et aimable. J'avais envie aussi qu'on perçoive pas mal la surprise
qu'on peut avoir à l'égard de ses propres part d'ombre.
Un personnage comme ça, avec cette espèce de limpidité
qui est forcément trompeuse – il n'y a pas de personnages
limpides - avec cette ouverture sur un travail, des choses positives,
une relation amoureuse, des amis, permettait aussi de mettre en valeur
une forme de naïveté, de surprise et de désarroi
devant quelque chose d'infiniment plus complexe que ne l'est sa conscience
de sa propre vie. Parce qu'elle est relativement simple. Simple, pas
du tout dans le sens de 'bête'. Elle a des ambitions qui sont
relativement simples et communes.
Dans Dans ma peau, vous partagez l'affiche avec Laurent
Lucas et Léa Drucker. Qu'est-ce qui vous a orienté vers
le choix de ces comédiens ?
Le goût que j'avais pour eux, tout simplement. D'une part, la
grande estime que j'avais pour leur jeu. Ensuite, leur lecture du scénario.
C'est-à-dire sur la base de leur rencontre, la façon qu'ils
ont eu de lire le scénario et de m'en parler. Ils ont été
touchés, émus, c'est associé à des sensations
plus qu'à une vision un peu froide, cinéphilique ou intellectualiste
des choses. C'était totalement absent de leur perception. Ca
m'a séduit. La façon dont ils avaient perçu le
personnage était la même que la mienne, donc je pouvais
avoir confiance et m'abandonner à eux, si je puis dire. Et puis
aussi leur caractère, leur personnalité qui est importante
pour moi. J'aime pas le conflit, les emmerdements, les complications
ou les rapports trop passionnels. Donc, j'avais besoin de gens qui soient
de 'bonne composition' et assez généreux sur ce film,
pour m'aider parce que je tenais ce double poste.
›› Extrait
de SOMBRE de Philippe Grandrieux :
Séquence au cours de laquelle Jean (Marc Barbé) agresse
Christine (Géraldine Voillat) dans le lac.
Honnêtement, ça ne me dit absolument rien, je suis désolé.
C'est un extrait de Sombre de Philippe Grandrieux.
Ah oui. Et ben, non, j'aurais jamais pu reconnaître.
Vous ne l'avez pas vu ?
Si j'ai vu et j'ai beaucoup aimé.
Nous voulions évoquer Grandrieux parce qu'il filme beaucoup
les corps, comme s'il faisait, selon ses propres termes, un "documentaire
sur le vivant". On a l'impression que vous vous inscrivez dans
la même démarche en filmant votre nudité.
Il n'y a pas de nudité dans le film. Il y un plan où je
suis nue…
… il me semble qu'il y a deux plans …
…Un… Ah ! Ca y est je vois lequel… fugitivement…
Il m'a semblé que vous étiez dans la même
démarche que Grandrieux, comme si vous faisiez un documentaire,
une sorte d'exploration de votre corps ?
Euh… je crois pas …enfin, des affinités avec Grandrieux,
je m'en sens. J'ai beaucoup aimé ce qu'il a fait et je trouve
la comparaison très flatteuse. Mais après, les films sont
assez différents, il a des constructions et des déroulements
plus atypiques. Dans ma peau est plus classique, avec une construction
très carrée…
… Bien sûr, mais je parle plus du rapport au corps.
Dans le même esprit, pour moi, tout a été dépendant
de cette construction narrative dont il s'émancipe davantage
dans ses plans … "documentaire sur le vivant" ?…
non, je ne me retrouve pas là-dedans. Dans le fait de se mettre
en scène, il peut y avoir cet aspect, mais il est personnel,
oui, moi je filme mon corps, etc.. Mais, je crois que le spectateur
ne peut pas avoir un regard sur le corps de l'actrice qui serait dissocié
de l'action du film, sauf , peut-être, dans la séquence
où elle se regarde dans le miroir et où là justement,
il y quelques plans d'improvisation. Non, sinon, pour moi, c'est d'abord
un corps en action. Parce que le film, du fait de son économie
très serrée, un découpage très sobre est,
du coup, fixé sur l'action et les comédiens. Ce qui ne
m'a pas laissé le loisir d'avoir plus de plans descriptifs, sur
les sensations. Mon corps est présent mais il n'est pas suffisamment
développé selon moi.
Dans Bien sous tous rapports, il y a une scène
où vous faites une fellation apparemment sans trucage et Dans
ma peau contient plusieurs scènes …
… qui sont truquées (rires).
…Vous vous mettez à l'épreuve dans les scènes
de nudité…
…On s'est mis d'accord, il n'y avait que deux plans du film (rires).
Non, c'est vrai, ils sont tout petits parce qu'ensuite et ça
c'est volontaire – et c'est pas pour me défendre d'être
nue ou pas nue – il était important pour moi que dans ces
automutilations, elle soit au contraire assez vêtue. Je trouvais
ça plus troublant et plus touchant. Même à la fin
où elle est presque nue, vous voyez son corps, elle est en fait
pas mal vêtue. Non seulement, elle est en sous-vêtements
mais elle est en collant et les blessures sont pratiquées à
travers un collant. Il y a une automutilation aussi où les blessures
sont pratiquées à travers le pantalon. Il y a toujours
du tissu. La nudité n'est pas tellement ce avec quoi j'ai travaillé.
Comme le corps était l'objet problématique, l'objet de
son désir et de sa curiosité, il était assez important
qu'il soit assez voilé et qu'il transparaisse sans qu'il soit
une évidence brut, ce qui est le cas d'un corps nu.
Il y a cette scène de la baignoire où elle regarde
sa peau…
… Ah oui, là elle est nue.
C'est une scène qui est assez frappante. Elle a un contenu
émotif plus fort que les scènes où on la voit habillée.
C'est peut-être pour ça qu'on la retient plus facilement
?
Ah, je ne sais pas, vous êtes le premier à me dire ça.
Qu'est-ce que ça vous a fait à vous comme contenu émotif
?
C'est troublant de la voir observer son corps comme quelque
chose d'étranger.
Oh, ça me plaisir que vous me disiez ça ! Vous êtes
le premier. Enfin, j'ai pas eu beaucoup de retour, en général,
on me dit des choses sur le film, mais on ne rentre pas forcément
dans les détails des plans. Justement, j'étais pas sûre
que ça marchait (rires) ! Dans cette scène-là,
il y a ce regard, cette curiosité qui est liée au fait
que j'ai une peau particulièrement extensible. Ce qui est une
chose pas commune. J'ai jouée avec ça parce que c'est
un objet de curiosité logique pour elle et puis pour moi. Ca
m'a toujours étonnée jusqu'à ce que je comprenne
que ma peau était comme ça. On dirait qu'on tire un collant.
Il y a quelque chose d'une déformation possible, d'un dévoilement
possible de ce qu'il y en dessous qui est super troublant.
C'est pour ça qu'il était impensable qu'une autre actrice
interprète ce rôle.
Vous voulez dire parce qu'une autre actrice n'aurait pas eu une peau
aussi laxe que la mienne ? (rires).
C'est-à-dire qu'il n'y aurait pas eu le même rapport
au corps.
Ca n'aurait pas été chez moi le même désir.
Je n'aurais pas eu la fascination pour son corps à elle. Non
pas parce que le corps des autres ne m'intéresse pas. Mais le
corps des autres m'intéresse d'une façon adulte, selon
des rapports de désir ou de dégoût. Le film prend
sa source dans mon étonnement à l'égard de mon
propre corps, avec ses particularités. Ca prolongeait mon regard
sur moi-même, mon regard quotidien ou intime, ce qui n'aurait
pas été le cas avec une autre actrice. Et puis, ça
aurait été très difficile à transmettre,
je crois.
En combinant à la fois les postes d'actrice principale
et de cinéaste, comment trouvez-vous la bonne distance critique
pour filmer votre personnage ?
Je ne suis pas quelqu'un qui improvise. D'une façon générale,
je découpe mes films à l'avance, je dessine ou je photographie.
Là, j'ai pré-filmé en vidéo parce que j'avais
envie d'arpenter mon découpage avant. Et puis aussi parce que
je savais que je serais défaillante comme metteur en scène
sur le tournage, parce que je serais prise par le jeu. Donc, je voulais
avoir un travail de préparation très important avec le
chef opérateur, Pierre Barougier. Je n'ai pas eu à porter
un regard critique sur mon jeu en tant que metteur en scène,
ce qui n'aurait pu que nuire au jeu. C'était, soit impossible,
soit antagoniste avec l'abandon qui était nécessaire pour
jouer. J'ai eu quelqu'un qui m'a fait travailler le jeu et qui est Marc
Adjadj. Il était mon coach sur ce film. On a fait un très
important travail de préparation. Il me dirigeait moi et souvent
les autres acteurs principaux sur les scènes sur lesquelles j'étais
trop impliquée pour les diriger. Mon frère (Adrien De
Van, ndlr) a aussi fait un peu de direction d'acteur sur d'autres scènes.
Voilà, j'ai pas eu du tout cette distance critique à trouver.
Je me suis plutôt refusée à juger mon propre jeu.
Si je regarde le combo (retour vidéo enregistré pendant
les prises, ndlr), je regarde le cadre, la mise en scène. Je
ne regarde surtout pas mon visage ou ce que je dégage parce que
je ne suis pas objective. Et puis, vous avez tendance à vous
rejeter. J'ai décidé de ne pas me mettre cette charge
supplémentaire sur le dos.
Le film démarre sur un split-screen, c'est-à-dire
un écran découpé en 2 images. On voit des immeubles
et des architectures modernes, puis il y a un deuxième split-screen
vers la fin du film, qui mélange le sang, la chair et le couteau.
Est-ce qu'il y a un rapprochement à faire entre ces deux split-screen
qui représentent l'un la matière de la ville et l'autre
la matière du corps ?
Il y a un rapport formel à faire dans la mesure où le
premier split-screen, c'est le générique. En utilisant
les images des immeubles, je cherchais à situer mon histoire
avant qu'elle débute. Après, oui, il y a un rapport à
établir mais je ne m'étais pas posé la question
comme ça. Etant donné que le problème du film et
du personnage, c'est le corps comme matière ou la différence
du corps d'avec le reste des objets. Ce qui est sensible dans la scène
du restaurant où le bras devient un objet au même titre
qu'une tasse, un verre ou une assiette.
››
Extrait de LA MOUCHE de David Cronenberg :
Séquence au cours de laquelle Veronica (Geena Davis) découvre
Seth Brundle (Jeff Goldblum), mi-homme, mi-mouche.
Ah, je sais c'est Cronenberg !… C'est eXistenZ ?
Non.
Vidéodrome ! ?… Ah, La mouche !? (rires)
Oh, j'suis nulle ! J'ai mis du temps, c'est jusqu'à ce qu'il
dise: "...Nous fusionner moi et la mouche" !
Cronenberg utilise le film de genre pour aborder certains sujets
plus difficiles. On peut dire que le sujet de La mouche, c'est
la maladie et son développement. Avez-vous pensé à
utiliser le film de genre pour aller plus loin dans la représentation
du corps ?
Ouais ! (rires)…Le film de genre est perpétuellement resté
dans mon esprit, de deux façons: le film de suspens pour tenir
le spectateur en haleine et pour véhiculer un certain mystère.
Et aussi le fantastique. Ce sont des références que j'avais
à l'esprit, Cronenberg, aussi qui est un cinéaste que
j'aime particulièrement. En même temps, je ne voulais pas
transformer mon film en un film de genre. Peut-être que ça
m'aurait permis d'aller plus loin dans la représentation du corps,
parce que ça permettait de représenter des choses bien
plus monstrueuses, de façon bien moins malaisante ou violente
pour le spectateur. A l'autre bout de la chaîne, vous avez le
film d'horreur qui est tout ce qu'il y a de plus bon enfant où
des choses épouvantables deviennent très regardables et
souvent marrantes. Pour le fantastique, partir d'un postulat qui n'était
pas réel, c'était aussi ne pas raconter ce que je voulais
raconter et qui touchait une extrême quotidienneté, malgré
la marginalité de cette pulsion. Pour moi, ça s'ancrait
dans une expérience dont, au contraire, je voulais souligner
la familiarité. L'histoire ne pouvait se développer que
dans un contexte particulièrement réaliste et quotidien.
Est-ce que vous n'avez pas eu peur de tomber dans une esthétique
un peu trash et gore ?
Si j'ai eu peur ou si j'ai peur maintenant ?
Si vous avez eu peur, avant de tourner ?
Ben, non, comment voulez-vous que j'ai eu peur puisque je suis maître
du découpage ? Je ne crois que vous produisez par hasard, des
images trash ou gores. La qualité de l'image était très
importante. Je voulais une image la plus clean possible, avec une lumière
d'une certaine pureté– même si on n'avait pas les
moyens de tourner en 35mm – aux antipodes d'une atmosphère
lumineuse glauque. Mon soucis était d'atténuer la violence
parce que le film n'est pas fait pour que le public souffre ou sorte.
›› Extrait
de CET OBSCUR OBJET DU DÉSIR de Luis Bunuel :
Séquence au cours de laquelle le majordome de Mathieu (Fernando
Rey) ramasse les vêtements laissés par Conchita qui s'est
enfuie de la maison.
J'ai pas vu ce film.
C'était un extrait de Cet obscur objet du désir
de Luis Bunuel.
J'ai vu ce film ! (rires).
C'est la voix de Piccoli qui double Fernando Rey.
Oui, oui. J'aime beaucoup Bunuel.
On voulait l'évoquer parce que dans Alias ou
Bien sous tous rapports, comme chez Bunuel, vous jouez à
faire déraper la réalité. Il y a aussi la scène
du restaurant dans Dans ma peau avec cette main coupée,
posée sur la table, ça nous a un peu fait penser au Chien
andalou...
… que j'ai pas vu.
Est-ce que Bunuel est une référence consciente
?
Non, non. C'est des films que j'ai beaucoup aimé mais j'ai plutôt
tendance, quand je réfléchis à mes histoires, à
oublier. Enfin, j'oublie certainement pas, les choses agissent en moi
à mon insu, forcément.
Cette scène du restaurant donne un autre ton au film,
on bascule plus dans un univers mental, plus onirique.
Oui, grâce à l'alcool. Je ne l'aurais pas mise en scène
s'il n'y avait pas eu l'alcool. Parce qu'il ne peut pas y avoir dans
le film d'irruption de choses aussi peu réalistes. Il y avait
besoin de ce contexte. Par contre, c'était une scène importante
parce qu'elle clarifiait beaucoup. Ca avait toute la violence du surgissement
de la pulsion. Tout d'un coup, cette angoisse qui habite le personnage
a la même réalité qu'un objet posé sur la
table. C'est l'évidence de cette autre vie plus souterraine mais
rendue très réelle et pas comme une pensée ou une
idée.
On va terminer par quelques questions un peu plus légères
:
…Quel est le dernier film que vous ayez vu au cinéma ?
Minority report (de Steven Spielberg, ndlr).
…et quel est le dernier film que vous ayez vu et aimé
?
Minority report.
Qu'est-ce qui vous a plu dans ce film ?
D'abord, j'aime beaucoup les films d'action, de science-fiction, fantastique.
J'ai été bluffé par le travail visuel. Quand je
vais au cinéma, j'aime bien voir des images qui m'étonnent
ou qui m'émerveillent, et là, il y en a pas mal. Tout
ne m'a pas plu dans le scénario ou le dénouement, dans
ce dont le film accouche comme sens ou comme morale. Mais j'ai été
complètement bluffée et je me suis dit : "Ah, la,
la, comment il a fait ça !". Un émerveillement très
élémentaire de spectateur devant l'image. J'ai pas adoré,
mais j'ai aimé.
Pourriez-vous nous citer un très mauvais film que vous
avez aimé ?
Je ne sais pas, quand j'avais 13 ans, j'ai adoré Flashdance.
Je sais pas si j'aimerais encore aujourd'hui ?
Inversement, pourriez-vous nous citer un chef d'œuvre officiel
que vous avez détesté ?
Oui, La maman et la putain (de Jean Eustache, ndlr). J'ai arrêté
au bout d'un quart d'heure. J'arrive pas, ça me dépasse.
Je ne peux pas, je m'ennuie. Je ne comprends pas, c'est que du dialogue.
Alors, c'est peut-être mon côté un peu rustique,
il n'y a pas d'action, le côté un peu 'cake' que je peux
avoir comme spectateur. Peut-être, en attendant, ça m'a
profondément emmerdée…
… en un quart d'heure ?
Peut-être, j'ai arrêté au bout de vingt minutes.
Je sais que c'est très considéré, peut-être
à juste titre. En tout cas, ça m'a copieusement emmerdée.
Quel est le film le plus corrosif, le plus politiquement incorrect
que vous ayez vu ?
Je ne sais pas, parce qu'en général, je n'analyse pas
les choses en ces termes-là. Ce serait peut-être Salo
ou les 120 journées de Sodome (de Pier Paolo Pasolini, ndlr)
!?
Quel est le film que vous passeriez en boucle à votre
pire ennemi ?
La maman et la putain (éclat de rire) !… Non,
je rigole parce que, peut-être qu'au-delà du moment où
j'ai arrêté, ça m'aurait beaucoup touché
?… non, sinon, je vois pas ? Et puis, j'ai pas d'ennemis de toute
façon, donc ça résoud le problème (rires).
Est-ce qu'il y a une salle de cinéma à Paris que
vous fréquentez régulièrement ?
Absolument ! UGC Ciné Cité Les Halles parce que les salles
sont magnifiques, il y a des super grands écrans et que c'est
là que mon film sort (éclat de rire) !
Dernière question, quelle est votre voix de cinéma
préférée ?
Je sais pas, qu'est-ce qu'il y a comme voix grave ?… Ah, j'aime
Delphine Seyrig !
Dans quel film ?
L'année dernière à Marienbad (de Alain
Resnais, ndlr), par exemple.
Propos recueillis
par Julien Pichené & Laurent Devanne
Entretien réalisé
pour l'émission de cinéma Désaxés
et diffusée sur Radio
Libertaire le 24 novembre 2002
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