Vous
avez commencé votre carrière artistique au théâtre
à l'âge de 18 ans. À 20 ans, vous jouiez déjà
aux côtés de Gérard Philipe dans Caligula
dirigé par Albert Camus. Quelle impression gardez-vous de cette
première expérience ?
C'est une expérience très simple, très complète
dans la mesure où je me trouvais à la fin de la première
répétition où Camus avait mis en scène
pendant quatre heures, je lui ai dit "au revoir", je lui
ai serré la main et j'ai vraiment eu I' impression pour la
première fois de serrer la main d'un homme ! Une impression
de fraternité, de grandeur simple que j'ai très peu
trouvé dans ma vie.
Par la suite vous avez traversé le théâtre
contemporain avec Anouilh, Pinter, Ionesco, Beckett, en alternance
avec le cinéma. Y-a-t-il une grande différence entre
votre travail de comédien au théâtre et celui
d'acteur au cinéma ?
Oui, il y en a une très grande. On peut dire qu' au cinéma,
on travaille sur les secrets d'un rôle et le secret de sa propre
nature. Au théâtre, on est obligé de voir le personnage
dans toute sa géographie extérieure, dans toutes ses
extraversions et moins dans ses secrets, que dans les faits de réalité
qui appartiennent à sa personne. Vous savez, il y a une phrase
de Pinter qui est magnifique et qui dit : "Vrai, vrai, c'est
plus que vrai, c'est un fait! " . Avec un personnage de théâtre,
on est dans ce cas de déceler les faits, les actions des rôles
qui les définissent, donc on est plus en contact avec I' extériorité
du rôle et de montrer l'intériorité par l'extériorité.
Au cinéma, c'est le contraire, c'est tout ce qui est non-dit,
tout ce qui est gardé pour soi, tout ce qui est secret non
dévoilé. C'est le même métier mais c'est
une approche complètement différente !
Comment abordez-vous un personnage ? Est-ce que, par exemple,
vous vous "nourrissez" beaucoup des écrits de l'auteur
?
Tout a fait! Non seulement de I'auteur mais je ressasse le texte pendant
des mois pour comprendre de quelle nature d'homme, il est l'émancipation.
Il faut des centaines de lectures pour savoir à qui on a affaire.
Par exemple, je travaille depuis quatre mois sur Ionesco. J'ai eu
des rencontres avec Ionesco, dans la mesure où il rompait le
silence pour parler de son travail. J'ai essayé, en le regardant,
de savoir quels sont les secrets que l'oeuvre contient et qui sont
encore gardés au tréfonds de lui. Ce que je n'oublierai
jamais, c'est l'oeil qui m'a regardé, c'est le sourire ou la
résignation de l'homme qui avait écrit cela et ça
c'est une chose qui me hante. Et tant que je n' aurai pas trouvé
l'alliage des secrets qui compose toutes ces attitudes physiques,
je ne pourrai approcher les secrets de la pièce. Donc, il est
possible que la pièce se refuse à moi. J'essaierai alors
de continuer mon travail d'introspection.
Parmi tous les personnages que vous avez joué, tant
au théâtre qu 'au cinéma, il y en a-t-il un dont
vous vous sentez très proche, qui vous ressemblerait ?
Peut-être le Neveu de Rameau (de Diderot, ndlr). Je
dis bien peut-être. Parce qu' il y a dans ma nature des anarchies,
des violences qui s'expriment par des besoins de calme, de tranquillité,
qui sont des paradoxes et qui sont, je crois, une explication du caractère
du Neveu qui ne trouve dans son destin que la possibilité
d'alimenter du tragique que tout le monde véhicule.
Est-ce que dans le cinéma vous trouvez cette même
fascination pour les personnages ?
Ce n'est pas la même du tout! Je ne peux pas respirer à
la même hauteur. Je le regrette, parce que si je tournais avec
Dreyer ou Kurosawa, il est évident qu'ils me demanderaient
que j'en arrive là. Les personnages de cinéma, s'ils
ne sont pas maniés par les grands maîtres, ont besoin
de beaucoup de secrets. Je ne peux pas les mettre en parallèle
avec les personnages de théâtre qui ne sont que folie
active. Les grands personnages de théâtre sont plus grands
que les hommes qui les ont écrit et plus grands que les hommes
qui les ont joués. Si vous prenez le Tartuffe, le Neveu de
Rameau, Pozzo de Godot, ou Hamlet, c'est la totalité
des hommes qui sont à l' intérieur des personnages.
Il n' y a donc qu'une seule possibilité avec eux, c' est d'
essayer de projeter quelque chose qui vous dépasse. Jouer Pierrot
de Don Juan ou jouer Pauvre Bitos d'Anouilh ou jouer
No man's land de Pinter, c'est considérable ! On est
des petits, petits véhicules de la grandeur et de la justesse
des choses qu' ils représentent, mais on fait le mieux qu'on
peut, on va à la bataille et puis on essaie de sortir indemne
de la correction qu' on mérite de recevoir en le jouant.
Dans ce cas vous vous investissez moins dans les rôles
de cinéma ?
Non! Je m'investis tout autant, peut-être plus. Je m'investis
davantage dans I'interprétation du rôle au théâtre,
c'est-à-dire ce qui est du travail avec le personnage, ce qui
est du travail avec l'auteur et ce qui est de mon travail manipulant
ce grand diagramme plus grand que moi qui est le personnage. J'essaie
de faire des explosions dedans, de faire des pétarades pour
être à la hauteur de son destin. Au cinéma, j'aurais
plus tendance àtout intérioriser, à revenir à
des choses personnelles, à essayer de le voir lui en tant que
personnage et à lui prêter une sorte de destinée
qui pourrait être apparente à ce qui aurait pu m'advenir
dans la vie. C'est très différent, le cinéma
est un travail de spéléologue, alors que le théâtre,
un travail d'ascensionniste.
Propos recueillis par Laurent Devanne