)))michel bouquet,acteur


"Je suis un anarchiste calme" déclarait Michel Bouquet au cours d'une interview. Par ces mots, il effrite malicieusement l'image que le cinéma a donnée de lui, celle d'un personnage calme, austère, autant dans le physique que dans le langage, un peu grisâtre et destiné le plus souvent à représenter la loi et l'autorité. À ce propos, il ajoute : "J'aime à saisir la folie au coin des êtres. On pense à tort que je suis rationaliste".
Avril 1993. À l'occasion du vernissage du nouveau centre de documentation Auguste et Louis Lumière de Besançon dont il est le parrain, Michel Bouquet se prête gracieusement à cette brève interview d'un néophyte en la matière. Il évoque ses débuts au théâtre et tente de définir ce qui différencie un comédien d'un acteur. Ajoutons à cela que Michel Bouquet n'aime pas les enregistrements parce que c'est un procédé qui croit fixer la vérité d'un être alors que celui-ci est en constante évolution. Abordons donc cet entretien avec toutes les précautions nécessaires.

Vous avez commencé votre carrière artistique au théâtre à l'âge de 18 ans. À 20 ans, vous jouiez déjà aux côtés de Gérard Philipe dans Caligula dirigé par Albert Camus. Quelle impression gardez-vous de cette première expérience ?
C'est une expérience très simple, très complète dans la mesure où je me trouvais à la fin de la première répétition où Camus avait mis en scène pendant quatre heures, je lui ai dit "au revoir", je lui ai serré la main et j'ai vraiment eu I' impression pour la première fois de serrer la main d'un homme ! Une impression de fraternité, de grandeur simple que j'ai très peu trouvé dans ma vie.

Par la suite vous avez traversé le théâtre contemporain avec Anouilh, Pinter, Ionesco, Beckett, en alternance avec le cinéma. Y-a-t-il une grande différence entre votre travail de comédien au théâtre et celui d'acteur au cinéma ?
Oui, il y en a une très grande. On peut dire qu' au cinéma, on travaille sur les secrets d'un rôle et le secret de sa propre nature. Au théâtre, on est obligé de voir le personnage dans toute sa géographie extérieure, dans toutes ses extraversions et moins dans ses secrets, que dans les faits de réalité qui appartiennent à sa personne. Vous savez, il y a une phrase de Pinter qui est magnifique et qui dit : "Vrai, vrai, c'est plus que vrai, c'est un fait! " . Avec un personnage de théâtre, on est dans ce cas de déceler les faits, les actions des rôles qui les définissent, donc on est plus en contact avec I' extériorité du rôle et de montrer l'intériorité par l'extériorité. Au cinéma, c'est le contraire, c'est tout ce qui est non-dit, tout ce qui est gardé pour soi, tout ce qui est secret non dévoilé. C'est le même métier mais c'est une approche complètement différente !

Comment abordez-vous un personnage ? Est-ce que, par exemple, vous vous "nourrissez" beaucoup des écrits de l'auteur ?
Tout a fait! Non seulement de I'auteur mais je ressasse le texte pendant des mois pour comprendre de quelle nature d'homme, il est l'émancipation. Il faut des centaines de lectures pour savoir à qui on a affaire. Par exemple, je travaille depuis quatre mois sur Ionesco. J'ai eu des rencontres avec Ionesco, dans la mesure où il rompait le silence pour parler de son travail. J'ai essayé, en le regardant, de savoir quels sont les secrets que l'oeuvre contient et qui sont encore gardés au tréfonds de lui. Ce que je n'oublierai jamais, c'est l'oeil qui m'a regardé, c'est le sourire ou la résignation de l'homme qui avait écrit cela et ça c'est une chose qui me hante. Et tant que je n' aurai pas trouvé l'alliage des secrets qui compose toutes ces attitudes physiques, je ne pourrai approcher les secrets de la pièce. Donc, il est possible que la pièce se refuse à moi. J'essaierai alors de continuer mon travail d'introspection.

Parmi tous les personnages que vous avez joué, tant au théâtre qu 'au cinéma, il y en a-t-il un dont vous vous sentez très proche, qui vous ressemblerait ?
Peut-être le Neveu de Rameau (de Diderot, ndlr). Je dis bien peut-être. Parce qu' il y a dans ma nature des anarchies, des violences qui s'expriment par des besoins de calme, de tranquillité, qui sont des paradoxes et qui sont, je crois, une explication du caractère du Neveu qui ne trouve dans son destin que la possibilité d'alimenter du tragique que tout le monde véhicule.

Est-ce que dans le cinéma vous trouvez cette même fascination pour les personnages ?
Ce n'est pas la même du tout! Je ne peux pas respirer à la même hauteur. Je le regrette, parce que si je tournais avec Dreyer ou Kurosawa, il est évident qu'ils me demanderaient que j'en arrive là. Les personnages de cinéma, s'ils ne sont pas maniés par les grands maîtres, ont besoin de beaucoup de secrets. Je ne peux pas les mettre en parallèle avec les personnages de théâtre qui ne sont que folie active. Les grands personnages de théâtre sont plus grands que les hommes qui les ont écrit et plus grands que les hommes qui les ont joués. Si vous prenez le Tartuffe, le Neveu de Rameau, Pozzo de Godot, ou Hamlet, c'est la totalité des hommes qui sont à l' intérieur des personnages. Il n' y a donc qu'une seule possibilité avec eux, c' est d' essayer de projeter quelque chose qui vous dépasse. Jouer Pierrot de Don Juan ou jouer Pauvre Bitos d'Anouilh ou jouer No man's land de Pinter, c'est considérable ! On est des petits, petits véhicules de la grandeur et de la justesse des choses qu' ils représentent, mais on fait le mieux qu'on peut, on va à la bataille et puis on essaie de sortir indemne de la correction qu' on mérite de recevoir en le jouant.

Dans ce cas vous vous investissez moins dans les rôles de cinéma ?
Non! Je m'investis tout autant, peut-être plus. Je m'investis davantage dans I'interprétation du rôle au théâtre, c'est-à-dire ce qui est du travail avec le personnage, ce qui est du travail avec l'auteur et ce qui est de mon travail manipulant ce grand diagramme plus grand que moi qui est le personnage. J'essaie de faire des explosions dedans, de faire des pétarades pour être à la hauteur de son destin. Au cinéma, j'aurais plus tendance àtout intérioriser, à revenir à des choses personnelles, à essayer de le voir lui en tant que personnage et à lui prêter une sorte de destinée qui pourrait être apparente à ce qui aurait pu m'advenir dans la vie. C'est très différent, le cinéma est un travail de spéléologue, alors que le théâtre, un travail d'ascensionniste.


Propos recueillis par Laurent Devanne