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Le
milieu des années 80 a marqué une remise en question de
votre art. Vous avez arrêté de faire des films pour lire
tous les ouvrages de cinéma qu’il vous était possible
de trouver. En quoi cette pause a pu modifier votre vision du cinéma,
et qu’en avez-vous retenu ?
Je ferai un retour en arrière pour répondre à votre
question. Avant de faire du cinéma, j’avais beaucoup d’activités
politiques et j’ai d’ailleurs été arrêté
à l’âge de 17 ans. Je suis resté en prison
près de 5 années et j’ai enfin été
libéré lors de la Révolution Islamique. J’avais
alors 22 ans et j’avais vécu ma jeunesse dans une société
sans beaucoup de justice ou de libertés. Mon militantisme avait
été une façon d’atteindre mes idéaux...
À partir de là on peut distinguer trois périodes
dans ma carrière cinématographique. Une fois que la Révolution
eut triomphé, je compris que le problème de la société
iranienne n’était pas politique mais culturel !
C’est pourquoi je me suis investi dans la culture et que j’ai
essayé de travailler dans le cinéma. Je réalisais
très vite que la justice ne prend pas vraiment racine dans l’idée
qu’en donne le gouvernement, mais dans l’image que s’en
fait la société... c’est-à-dire l’idée
basique qu’il faut une égalité des biens, etc...
Cette idée-là n’était pas politique mais
culturelle. Dans ma première période cinématographique,
je me contentais de transmettre mon idée de la justice dans mes
films. C’était évidemment un point de vue très
moralisateur. J’essayais de donner des conseils aux spectateurs.
Mais à un moment donné, j’ai laissé tomber
la pratique du cinéma et je me suis mis à lire pour mieux
filmer. C’est là que débute ma seconde période
cinématographique (de Le camelot à La Noce
des bénis). Le contraste entre l’idée de justice
et d’injustice y prévalait...
Ma troisième période (de Il était une fois
le cinéma à Salam cinéma) marque
une réelle évolution dans mon message -que l’on
pouvait pressentir dans Le temps de l’Amour. À
partir de cette période, la majorité de mes personnages
sont devenus "gris", ni blancs, ni noirs. Il n’y a plus
de méchant emblématique comme dans Le Cycliste.
On ne trouve plus de jugement, mais plutôt une tentative d’analyse
de la situation des personnages, pour mieux les comprendre.
Dans cette période, il est logique que je ne donne plus de propositions
pour la société. Je m’intéresse plutôt
à exposer et à comprendre ses mécanismes. Dans
mes deux premières périodes, je ne prenais le cinéma
que pour un moyen d’expression. J’en ai profité pour
mettre dans mes films tout ce que j’avais à dire...
Dans ma troisième période, je conçois le cinéma
comme un instrument de recherche qui me permet de mieux comprendre et
analyser la société. Je ne suis plus le seul à
parler dans mes films, tout le monde a le droit de s’y exprimer...
C’est vraiment l’idée d’échange et de
compréhension qui importent. Mais ce n’est pas le cinéma
en tant qu’outil qui m’intéresse, c’est le
cinéma en lui-même -comme c’est la poésie
qui intéresse le poète. Je ne revendique pas pour autant
une conception de l’art pour l’art ! Le cinéma génère
une formidable possibilité de compassion entre les êtres
humains. Au début, je croyais pouvoir prendre aux riches pour
donner aux pauvres, tel un Robin des Bois, donner du pouvoir entre autres
choses. Maintenant, je pense que le cinéma appartient autant
aux riches qu’aux pauvres puisqu’il n’y a plus ni
gouvernement, ni opposition. En fait, une sorte de "démocratie"
naît de la compréhension des deux pôles: les riches
et les pauvres, gouvernement et opposition... qui se comprennent à
travers l’image.
Si je comprends bien, vous n’étiez absolument pas cinéphile
à l’époque de votre première période
! Est-ce que vous avez appris à aimer le cinéma à
force de réaliser des films ?
C’est juste! Hegel a écrit qu’il existe deux sortes
d’êtres humains: les prêtres et les artistes... Selon
moi, tous les politologues sont des prêtres qui ont un point de
vue arrêté et un jugement défini sur le Bien et
le Mal. De plus, ils ont un regard paternel sur le monde.
Les artistes ont plutôt un regard maternel pour la société
et le monde. Mais contrairement aux "prêtres", ils ne
jugent pas du Bien ou du Mal. Ils se contentent d’apprécier
les situations de façon affective. J’ai tout d’abord
été un politologue pour enfin entrer dans le monde des
artistes. À mes débuts, je faisais des films avec un regard
extrêmement brutal, très paternel et très objectif
à l’égard des choses... avec le temps, j’ai
trouvé un nouveau regard, plus affectif.
Vous semblez considérer vos premiers films comme des
échecs artistiques et presque idéologiques. Pourtant,
il semble en subsister quelque chose dans les films suivants, est-ce
que vous seriez d’accord pour dire que vous faites, en définitive,
toujours le même film , son remake en quelque sorte ?
Je vous répondrai selon deux points de vue: d’abord mon
évolution propre puis la forme de mes films. Je n’ai jamais
imaginé ma carrière comme un mouvement linéaire,
je n’avais pas programmé mon arrêt brusque - "un
cut "- pour ensuite prendre une voie nouvelle... Mon trajet ressemble
à une succession de fondus-enchaînés, de "dissolve"
comme on dit en anglais. Depuis mon enfance, je crois en la justice,
en la liberté et en Dieu, mais en fait ce qui a changé,
c’est mon regard... plus vaste et plus humain. Au début,
j’étais comme un gosse qui essaie de sauver son quartier,
en grandissant je me suis transformé en Iranien voulant sauver
l’Iran... Ensuite, je suis devenu un homme voulant sauver le monde,
et aujourd’hui je suis un être humain qui se contente de
se sauver lui-même. Ces métamorphoses successives peuvent
influencer, aider et apprendre quelque chose aux gens. Des personnages
comme celui de Close Up, on en trouve partout en Iran, ils
ont essayé de se mettre à ma place pour se transformer
et atteindre de nouveaux horizons... j’ai besoin de me remettre
en question, c’est pourquoi je me critique facilement dans les
journaux... À vrai dire, je m’autocritique pour que tous
ceux qui veulent me ressembler (ou qui ont déjà usurpé
mon identité) comprennent à quel point il est important
de changer -d’évoluer. C’est ainsi que je conçois
le cinéma engagé...
Maintenant, sur la forme, il est évident que de film en film,
ma maîtrise a augmenté. Mes trois premiers films ressemblent
plutôt à des romans-photos. Et depuis, je n’ai eu
de cesse de m’améliorer. Cette maîtrise provient
de mes rêves et de ce que je vois autour de moi. Le surréalisme
que l’on perçoit dans certains de mes films y trouve son
origine. Quant au réalisme, il prend racine dans la réalité
qui m’entoure.
À propos de vos sources d’inspiration, quelles
sont vos influences cinématographiques ? Les références
à Chaplin, Welles, Fellini, au cinéma expérimental
ou Atom Egoyan sont-elles réelles ou fantasmées ?
Aux critiques ou aux gens qui ne voient que les éléments
des autres dans mes films, je conseillerais d’aller voir les originaux.
Je crois vraiment que mes films sont originaux et quelques-unes de mes
images n’ont pas leurs pareilles... à mon avis. Pour revenir
aux influences, j’avoue avoir un énorme respect pour le
passé et les artistes qui nous ont précédé.
Voilà pourquoi j’ai réalisé Il était
une fois le cinéma, pour rendre hommage à Charlie
Chaplin. Donc plus qu’une influence directe, c’est du respect.
Mais je pourrais te répondre plus ironiquement; je conseille
habituellement à ces critiques qui préfèrent voir
les films des autres dans les miens, de changer de métier et
d’aller proposer leurs services au Palais de Justice afin de retrouver
les voleurs... Ce ne sont pas de vrais critiques parce qu’ils
ne voient pas ce qu’il y a d’original. Souvent, les critiques
sont des petites gens qui montent sur les épaules des plus grands
pour dire qu’ils nous sont supérieurs. Le cinéaste
n’emprunte pas un chemin, il le trace. Le critique arrive sur
ce chemin et inspecte les traces et les compare...
J’ai maintenant une "grande" question, j’en
espère donc une réponse très courte. Dans Il
était une fois le cinéma, vous posez une question
finale: « qu’est-ce que le cinéma ? ». Vous
y répondez en enchaînant des extraits de films iraniens.
Répondez maintenant avec des mots...
Après cette interrogation, on voit un acteur tirer une charrette
sur laquelle se trouve un miroir. Voilà, le cinéma c’est
un miroir en mouvement. Le montage d’extraits qui suit montre
exclusivement des gens qui s’embrassent: le cinéma, c’est
la compassion et l’amitié. Maintenant, je te répondrai
que le cinéma c’est tout le cinéma, tous les films.
Je voudrais maintenant évoquer les aller-retours entre fiction
et réalité de vos films. Votre mise en scène est
généralement faite de moments forts, de scènes
incroyablement techniques ou poétiques qui viennent à
l’encontre de votre inclinaison pour le documentaire. Comment
gérez-vous cette opposition ?
Je suis tout à fait d’accord avec cette remarque ! En fait,
je change mes dispositifs au dernier moment… c’est selon
l’inspiration. Par exemple, mon dernier film, Ghabe,
que je viens de terminer, a débuté comme un court métrage
documentaire et s’est transformé en long métrage
de fiction !
C’est donc comme si vous vouliez osciller entre réalité
et fiction ? Comme s’il n’existait pas de différence
entre ces deux genres…
Je suis heureux de que tu aies saisi cette idée : au cinéma,
j’essaie de prendre le chemin du milieu…
Vos films ne sont en définitive que des histoires d’amour,
la réunion de deux personnages grâce à la mise en
scène ?
Cette idée de l’amour est juste. Lors de cet entretien,
nous nous sommes rapprochés, aussi. Il y a une histoire d’amour
entre nous, et il y a une sorte de compassion et de compréhension.
Nous avons essayé de réduire la distance qui existe entre
le cinéaste et le critique, parce que nous avons un point commun:
l’amour du cinéma.
Propos recueillis par Nachiketas Wignesan.
Merci à
Mamad Haghighat d’avoir été mon interprète
du persan et d’avoir donné une certaine intelligence à
mes questions. |