mohsen makhmalbaf
))) mohsen makhmalbaf, cinéaste
 

31 Mai 1995, 17h, au café Le Sorbon à Paris. Rencontre avec Mohsen Makhmalbaf.
C’est grâce à Close Up de Abbas Kiarostami que le nom de Mohsen Makhmalbaf nous est parvenu en France. Pourtant, c’est une gloire nationale en Iran, un écrivain (une quarantaine d’ouvrages) et un cinéaste hors-pair, malheureusement souvent resté inédit en France. Son cinéma surprend, surtout si l’on s’attend à voir des films «à la Kiarostami », puisqu’il s’attache peu aux enfants et attaque de front les problèmes de la société iranienne, ce qui lui valut de sérieux problèmes avec la censure de son pays. Mais au-delà des images et comme Kiarostami ou Bezaie, ses films traitent toujours en filigrane des mêmes thèmes : la mise en scène cinématographique qui sert à réunir deux personnages -à mettre en image, l’amour.
L’occasion de découvrir un auteur dont l’importance a enfin été reconnue par le dernier Festival de Cannes 95 qui présentait deux de ses films : Salaam cinéma et Le temps de l’amour.

 

Le milieu des années 80 a marqué une remise en question de votre art. Vous avez arrêté de faire des films pour lire tous les ouvrages de cinéma qu’il vous était possible de trouver. En quoi cette pause a pu modifier votre vision du cinéma, et qu’en avez-vous retenu ?
Je ferai un retour en arrière pour répondre à votre question. Avant de faire du cinéma, j’avais beaucoup d’activités politiques et j’ai d’ailleurs été arrêté à l’âge de 17 ans. Je suis resté en prison près de 5 années et j’ai enfin été libéré lors de la Révolution Islamique. J’avais alors 22 ans et j’avais vécu ma jeunesse dans une société sans beaucoup de justice ou de libertés. Mon militantisme avait été une façon d’atteindre mes idéaux...
À partir de là on peut distinguer trois périodes dans ma carrière cinématographique. Une fois que la Révolution eut triomphé, je compris que le problème de la société iranienne n’était pas politique mais culturel !
C’est pourquoi je me suis investi dans la culture et que j’ai essayé de travailler dans le cinéma. Je réalisais très vite que la justice ne prend pas vraiment racine dans l’idée qu’en donne le gouvernement, mais dans l’image que s’en fait la société... c’est-à-dire l’idée basique qu’il faut une égalité des biens, etc... Cette idée-là n’était pas politique mais culturelle. Dans ma première période cinématographique, je me contentais de transmettre mon idée de la justice dans mes films. C’était évidemment un point de vue très moralisateur. J’essayais de donner des conseils aux spectateurs. Mais à un moment donné, j’ai laissé tomber la pratique du cinéma et je me suis mis à lire pour mieux filmer. C’est là que débute ma seconde période cinématographique (de Le camelot à La Noce des bénis). Le contraste entre l’idée de justice et d’injustice y prévalait...
Ma troisième période (de Il était une fois le cinéma à Salam cinéma) marque une réelle évolution dans mon message -que l’on pouvait pressentir dans Le temps de l’Amour. À partir de cette période, la majorité de mes personnages sont devenus "gris", ni blancs, ni noirs. Il n’y a plus de méchant emblématique comme dans Le Cycliste. On ne trouve plus de jugement, mais plutôt une tentative d’analyse de la situation des personnages, pour mieux les comprendre.
Dans cette période, il est logique que je ne donne plus de propositions pour la société. Je m’intéresse plutôt à exposer et à comprendre ses mécanismes. Dans mes deux premières périodes, je ne prenais le cinéma que pour un moyen d’expression. J’en ai profité pour mettre dans mes films tout ce que j’avais à dire...
Dans ma troisième période, je conçois le cinéma comme un instrument de recherche qui me permet de mieux comprendre et analyser la société. Je ne suis plus le seul à parler dans mes films, tout le monde a le droit de s’y exprimer... C’est vraiment l’idée d’échange et de compréhension qui importent. Mais ce n’est pas le cinéma en tant qu’outil qui m’intéresse, c’est le cinéma en lui-même -comme c’est la poésie qui intéresse le poète. Je ne revendique pas pour autant une conception de l’art pour l’art ! Le cinéma génère une formidable possibilité de compassion entre les êtres humains. Au début, je croyais pouvoir prendre aux riches pour donner aux pauvres, tel un Robin des Bois, donner du pouvoir entre autres choses. Maintenant, je pense que le cinéma appartient autant aux riches qu’aux pauvres puisqu’il n’y a plus ni gouvernement, ni opposition. En fait, une sorte de "démocratie" naît de la compréhension des deux pôles: les riches et les pauvres, gouvernement et opposition... qui se comprennent à travers l’image.

Si je comprends bien, vous n’étiez absolument pas cinéphile à l’époque de votre première période ! Est-ce que vous avez appris à aimer le cinéma à force de réaliser des films ?

C’est juste! Hegel a écrit qu’il existe deux sortes d’êtres humains: les prêtres et les artistes... Selon moi, tous les politologues sont des prêtres qui ont un point de vue arrêté et un jugement défini sur le Bien et le Mal. De plus, ils ont un regard paternel sur le monde.
Les artistes ont plutôt un regard maternel pour la société et le monde. Mais contrairement aux "prêtres", ils ne jugent pas du Bien ou du Mal. Ils se contentent d’apprécier les situations de façon affective. J’ai tout d’abord été un politologue pour enfin entrer dans le monde des artistes. À mes débuts, je faisais des films avec un regard extrêmement brutal, très paternel et très objectif à l’égard des choses... avec le temps, j’ai trouvé un nouveau regard, plus affectif.

Vous semblez considérer vos premiers films comme des échecs artistiques et presque idéologiques. Pourtant, il semble en subsister quelque chose dans les films suivants, est-ce que vous seriez d’accord pour dire que vous faites, en définitive, toujours le même film , son remake en quelque sorte ?
Je vous répondrai selon deux points de vue: d’abord mon évolution propre puis la forme de mes films. Je n’ai jamais imaginé ma carrière comme un mouvement linéaire, je n’avais pas programmé mon arrêt brusque - "un cut "- pour ensuite prendre une voie nouvelle... Mon trajet ressemble à une succession de fondus-enchaînés, de "dissolve" comme on dit en anglais. Depuis mon enfance, je crois en la justice, en la liberté et en Dieu, mais en fait ce qui a changé, c’est mon regard... plus vaste et plus humain. Au début, j’étais comme un gosse qui essaie de sauver son quartier, en grandissant je me suis transformé en Iranien voulant sauver l’Iran... Ensuite, je suis devenu un homme voulant sauver le monde, et aujourd’hui je suis un être humain qui se contente de se sauver lui-même. Ces métamorphoses successives peuvent influencer, aider et apprendre quelque chose aux gens. Des personnages comme celui de Close Up, on en trouve partout en Iran, ils ont essayé de se mettre à ma place pour se transformer et atteindre de nouveaux horizons... j’ai besoin de me remettre en question, c’est pourquoi je me critique facilement dans les journaux... À vrai dire, je m’autocritique pour que tous ceux qui veulent me ressembler (ou qui ont déjà usurpé mon identité) comprennent à quel point il est important de changer -d’évoluer. C’est ainsi que je conçois le cinéma engagé...
Maintenant, sur la forme, il est évident que de film en film, ma maîtrise a augmenté. Mes trois premiers films ressemblent plutôt à des romans-photos. Et depuis, je n’ai eu de cesse de m’améliorer. Cette maîtrise provient de mes rêves et de ce que je vois autour de moi. Le surréalisme que l’on perçoit dans certains de mes films y trouve son origine. Quant au réalisme, il prend racine dans la réalité qui m’entoure.

À propos de vos sources d’inspiration, quelles sont vos influences cinématographiques ? Les références à Chaplin, Welles, Fellini, au cinéma expérimental ou Atom Egoyan sont-elles réelles ou fantasmées ?
Aux critiques ou aux gens qui ne voient que les éléments des autres dans mes films, je conseillerais d’aller voir les originaux. Je crois vraiment que mes films sont originaux et quelques-unes de mes images n’ont pas leurs pareilles... à mon avis. Pour revenir aux influences, j’avoue avoir un énorme respect pour le passé et les artistes qui nous ont précédé. Voilà pourquoi j’ai réalisé Il était une fois le cinéma, pour rendre hommage à Charlie Chaplin. Donc plus qu’une influence directe, c’est du respect.
Mais je pourrais te répondre plus ironiquement; je conseille habituellement à ces critiques qui préfèrent voir les films des autres dans les miens, de changer de métier et d’aller proposer leurs services au Palais de Justice afin de retrouver les voleurs... Ce ne sont pas de vrais critiques parce qu’ils ne voient pas ce qu’il y a d’original. Souvent, les critiques sont des petites gens qui montent sur les épaules des plus grands pour dire qu’ils nous sont supérieurs. Le cinéaste n’emprunte pas un chemin, il le trace. Le critique arrive sur ce chemin et inspecte les traces et les compare...

J’ai maintenant une "grande" question, j’en espère donc une réponse très courte. Dans Il était une fois le cinéma, vous posez une question finale: « qu’est-ce que le cinéma ? ». Vous y répondez en enchaînant des extraits de films iraniens. Répondez maintenant avec des mots...
Après cette interrogation, on voit un acteur tirer une charrette sur laquelle se trouve un miroir. Voilà, le cinéma c’est un miroir en mouvement. Le montage d’extraits qui suit montre exclusivement des gens qui s’embrassent: le cinéma, c’est la compassion et l’amitié. Maintenant, je te répondrai que le cinéma c’est tout le cinéma, tous les films.

Je voudrais maintenant évoquer les aller-retours entre fiction et réalité de vos films. Votre mise en scène est généralement faite de moments forts, de scènes incroyablement techniques ou poétiques qui viennent à l’encontre de votre inclinaison pour le documentaire. Comment gérez-vous cette opposition ?

Je suis tout à fait d’accord avec cette remarque ! En fait, je change mes dispositifs au dernier moment… c’est selon l’inspiration. Par exemple, mon dernier film, Ghabe, que je viens de terminer, a débuté comme un court métrage documentaire et s’est transformé en long métrage de fiction !

C’est donc comme si vous vouliez osciller entre réalité et fiction ? Comme s’il n’existait pas de différence entre ces deux genres…
Je suis heureux de que tu aies saisi cette idée : au cinéma, j’essaie de prendre le chemin du milieu…

Vos films ne sont en définitive que des histoires d’amour, la réunion de deux personnages grâce à la mise en scène ?
Cette idée de l’amour est juste. Lors de cet entretien, nous nous sommes rapprochés, aussi. Il y a une histoire d’amour entre nous, et il y a une sorte de compassion et de compréhension. Nous avons essayé de réduire la distance qui existe entre le cinéaste et le critique, parce que nous avons un point commun: l’amour du cinéma.



Propos recueillis par Nachiketas Wignesan.


Merci à Mamad Haghighat d’avoir été mon interprète du persan et d’avoir donné une certaine intelligence à mes questions.