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Stephan
Oriach filme vos performances depuis 1991. Comment s'est passée
votre collaboration et de la même manière que vous dirigiez
le chirurgien qui modèle votre visage pendant les Opérations-Performance,
est-ce que vous orientiez la façon que l'on peut avoir de vous
filmer ?
Non, ce n'est absolument pas mon film, c'est vraiment le film se Stephan
Oriach. Il a été entièrement libre de faire ce
qu'il voulait, de la manière dont il voulait, de monter le film
comme il voulait.
Est-ce que vous considérez que ce film s'inscrit dans
votre parcours d'artiste dans le sens où c'est un enregistrement
de vos performances, qui sont déjà vos mises en scène
?
Je considère que c'est un reportage, une interview de moi parmi
100 000 autres.
À propos de vos Opérations-Performance, votre
inspiration de base sont les tableaux des peintres de la Renaissance,
notamment la Venus de Boticelli, l'Europe de Gustave
Moreau…
…c'est les médias qui ont dit ça mais c'est entièrement
faux. Je n'ai pas pu le maîtriser et il y a eu des répercussions
en chaîne. Tout le monde a repris ça et parfois même
les historiens d'art. Je suis quelqu'un qui a toujours travaillé
avec l'historicité, avec l'histoire de l'art mais qui a toujours
été contre les modèles, contre les standards et
particulièrement ceux de beauté. Toutes les pressions
sociales qu'il y a sur le corps. Donc, effectivement, il aurait été
absurde de vouloir ressembler à la Joconde, à Diane ou
à je ne sais qui. Mon travail est contre les standards de beauté
et au contraire, comme je l'ai prouvé dans les tableaux vivants
que j'ai pu faire au tout début de mes œuvres, dans les
années 65/70, c'est un travail de dénonciation des modèles.
C'est comme si j'avais deux œuvres, une fabriquée par les
médias et mon oeuvre à moi.
C'est quand même bien votre inspiration de base ? De même
que vous faites du morphing numérique, l'idée de ces Opérations-Performance
est bien de mêler votre image actuelle à ces standards
de beauté de la Renaissance ?
Vous avez raison de dire cela. Ce qu'ont mal compris les médias
c'est que dans certaines de mes œuvres plastiques, faites avec
l'aide du morphing, j'ai utilisé des modèles de cette
époque-là ou d'autres époques et que j'ai hybridés
à ma propre image. Mais il n'a jamais été question,
par l'intermédiaire des opérations chirurgicales, de ressembler
à ces modèles.
Pourquoi vous intéressez-vous à des icônes
éloignées dans le temps et non pas à des icônes
plus récentes ?
Justement les icônes actuelles sont celles qui sont déterminées
par l'idéologie dominante et qu'on essaye de nous imposer. Moi,
c'est de mettre en perspective avec une histoire plus ancienne ou géographiquement
éloignée, comme je le fais par exemple, actuellement avec
les Self-Hybridations africaines. Ce sont des photos numériques
faites à l'aide de palettes graphiques où j'hybride mon
image- qui est censée représenter les standards de beauté
de notre époque bien que les deux petites bosses essaient de
se battre contre ces standards de beauté – avec des photos
ethnographiques ou des images de statuaire et de masques qui représentent
les standards de beauté de certaines tribus. C'est ce type d'hybridation
qui met en perspective nos propres standards de beauté. J'essaie
de montrer que la beauté peut prendre des apparences qui ne sont
pas réputées belles, ici sous nos cieux, en ce moment
et de les mettre en question, voilà.
Vous recherchez une beauté qui dépasse les critères
de temps, qui soit intemporelle et universelle ?
Non, non, pas du tout. Je pense, simplement que chacun doit essayer
- dans la mesure du possible parce que c'est une chose très difficile
à faire – de s'éloigner de tous ces formatages,
physiques ou intellectuels et d'être critique par rapport à
la société, par rapport à soi-même, par rapport
aux modèles imposés, par rapport à ce qu'on nous
désigne. L'idée c'est de toujours sortir du cadre. Je
l'ai fait dans les années 64 ou 65 où, physiquement, j'ai
pris des poses par rapport à des gros cadres dorés où
j'essayais donc de sortir du cadre. Parfois, il faut sortir de ses propres
cadres qui à certains moments deviennent usés, n'ont plus
à voir avec une réponse intelligente par rapport au contexte
ou au panorama de l'art contemporain, par exemple.
Dans Orlan carnal art, au début de chaque opération
chirurgicale, vous lisez un texte d'Eugénie Lemoine-Luccioni
qui est une psychanalyste lacanienne. Ce passage est extrait de son
livre La robe dans lequel elle écrit: "la peau
est décevante car elle ne reflète pas ce que nous sommes".
Votre travail consiste-t-il donc à réconcilier l'intérieur
et l'extérieur, votre apparence physique et votre être
intérieur ?
Son texte dit qu'effectivement la peau est décevante et que dans
la vie, on n'a que sa peau et qu'il y a maldonne dans les rapports humains
parce que l'on est jamais ce que l'on a. Par exemple, elle dit qu'on
a une peau de crocodile et on est un toutou, on a une peau de chacal
et on est un ange, on a une peau de femme et on est un homme, on a une
peau de noir et on est un blanc, ou le contraire. Quand je lis ce texte
- que j'ai lu en exergue des 9 opérations chirurgicales que j'ai
faites - j'essaye de démontrer qu'avec la chirurgie esthétique,
il est possible de dire son être intérieur ou ce que l'on
est devenu dans ce véhicule-corps que la nature nous a donné
et de pouvoir le refaçonner de manière à ce que
ce soit une meilleure carte de visite par rapport à ce que l'on
est devenu.
Que pensez-vous de cette phrase de Cocteau qui dit que: "la
profondeur respire à la surface" ?
Oui… oui… je ne connaissais pas cette phrase de Cocteau.
Si Cocteau dit que la profondeur est reflétée par l'extérieur,
je pense que c'est quelque chose qui est peut-être vrai dans les
10 premières années de la vie, mais ensuite ça
n'apparaît pas forcément. Je m'explique. Quand j'étais
gamine, jeune fille, je me sentais très hors-la-loi, très
rebelle et critique par rapport à la société des
adultes et j'avais l'impression de penser très différemment
des gens qui m'entouraient. Et quand je me regardais dans la glace,
je voyais une charmante jeune fille, mignonne, qui plaisait aux hommes
et qui était en quelque sorte complètement banale. Donc,
effectivement, c'était pour moi très irritant que cela
ne se montre pas sur mon visage, cette différence. Je pense que
toutes les opérations chirurgicales ont inscrites de la différence.
C'est cette différence qui m'intéressait.
Qu'est-ce qui a motivé les premières Opérations-Performance
?
Ce qu'il faut bien comprendre c'est que je ne me suis pas réveillée
un matin en me disant : "Tiens, si je me faisais opérer
comme ça serait chouette" ! J'ai un travail depuis les années
64/65 où j'ai utilisé mon corps, ma représentation
pour dire un certain nombre de choses. Bien sûr, au début,
je l'ai fait de manière peut-être plus rebelle, plus directe.
Donc, on me voit sur des photos avec des quantités de bras, des
quantités de jambes comme un corps augmenté, mutant. On
me voit prenant des poses très sculpturales, sur des socles donc
le corps comme sculpture sur socle ou sans socle. On me voit avec des
masques. On me voit dans des postures très sculpturales mais
avec mes cheveux devant mon visage donc sans visage, etc. Toutes les
clefs de mon travail sont là, à ce moment-là. Mais
j'ai fait beaucoup d'autres choses, de la peinture, de la sculpture,
je suis une artiste très très normale quand je ne suis
pas dans un bloc opératoire. C'est tout le travail précédent
qui a donné le travail d'Opérations-Performance qui a
eu lieu uniquement de 1990 à 1993.
Ces Opérations-Performance ont presque tendance à
masquer le reste de votre travail.
Oui, effectivement, c'est le plus grand danger que j'ai eu. Ces opérations
chirurgicales, c'était quelque chose d'extrêmement radical,
qui n'avait jamais été fait. Donc bien sûr, il y
a eu des rapports de résistance, de réaction épidermique
et de rejet absolument énormes et particulièrement dans
le milieu de l'art français. Après plusieurs rétrospectives
- dont deux en Espagne et une au Frac des Pays de la Loire à
Nantes - on s'est rendu compte que j'avais toute une œuvre, des
années 64 jusqu'à maintenant. Ces opérations ont
effacées toutes les œuvres précédentes et
même les suivantes. Par exemple, j'ai exposé des Self-Hybridations
précolombiennes – qui était un travail d'hybridation
de mon visage avec de la statuaire Maya, Aztèque, Olmèque
à la Maison Européenne de la Photo – et très
souvent, les médias ou même le public regardaient les photos
et disaient : "Ah, ce sont les photos après les opérations
chirurgicales !". Ce qui est absolument aberrant. Quand on regarde
les photos faites avec Photoshop où je prenais beaucoup de risque
au niveau de la picturalité, des différentes couches d'images,
c'était impossible et invraisemblable de pouvoir penser ça.
Donc, c'est assez étrange, je retrouve mon véritable statut
d'artiste presque uniquement quand je fais de la sculpture et que d'une
manière absolument claire, on ne peut pas dire que c'est issu
de la performance.
Dans le film, on voit bien que le résultat des Opérations-Performance
est important mais que le moment de la transformation, l'opération
en elle-même est encore plus important. Pourquoi avoir décider
de centrer votre travail autour de ce moment de transformation ?
Justement, mon idée a toujours été de montrer ce
qui est caché. Il y a beaucoup de chirurgiens qui n'ont pas voulu
m'opérer sachant que j'allais montrer le geste opératoire,
j'allais le mettre en scène comme un spectacle, comme un film
ou une vidéo. En plus, pendant ces opérations, j'ai fait
des œuvres à la Galerie Sandra Gering à New York
: 40 diptyques sur lesquels chaque jour nous venions mettre la tête
du jour post-opératoire, comme un corps malade, mis en quarantaine
et j'ai tenu à montrer ce qui d'habitude est caché. On
montre toujours l'avant et l'après. Moi, ce qui était
important, c'était le processus. Pendant ces 40 jours, le corps
fait une espèce de Self-Hybridations-Autoportrait lui-même,
en étant du côté de la sculpture et de la couleur
puisqu'il change de couleur et de forme de manière extrêmement
violente. Et toute l'œuvre était une mise en relation entre
cet autoportrait entre la machine-corps et l'autoportrait fait par la
machine-ordinateur puisqu'il y avait aussi des photos faites par ordinateur
dans ces diptyques. Tout mon travail a été basé
sur le "et". Notre culture judéo-chrétienne
nous demande toujours de sataniser une des parties et de dire "ou"
le Bien "ou" le Mal. J'ai travaillé pendant 15 ans
sur le baroque où l'on voit la Sainte Thérèse en
extase à la fois extatique et érotique qui jouit de la
flèche de l'ange. C'est montré dans le baroque, on montre
le Bien "et" et le Mal en même temps. Ce fameux "ou"
donne dans nos métiers, la sculpture en marbre de Carrare "ou"
les nouvelles technologies, la peinture "ou" la vidéo.
J'ai essayé dans tout mon œuvre de rebondir d'un médium
à un autre, en essayant d'inscrire de la manière la plus
juste, une idée, un concept et d'essayer de trouver ensuite dans
quelle matérialité elle serait plus juste, elle dirait
le plus de choses possibles. Donc, j'ai toujours été dans
ce "et",au niveau des pratiques artistiques mais aussi, dans
le public "et" le privé, le beau "et" le
laid, l'ancien "et" l'actuel, etc., voilà.
Dans votre manifeste intitulé l'Art Charnel,
dans ce travail sur votre corps, vous dites que vous ne toucheriez pas
à la voix qui resterait inchangée, pourquoi ?
Parce que je travaille sur la représentation et la voix ne fait
pas partie de la représentation. C'est vrai que ma voix c'est
ma colonne vertébrale, c'est là où je me reconnais,
c'est une voix assez spéciale et qui vibre à l'intérieur
de moi. Je pourrais avoir n'importe quel corps ou apparence, que je
me reconnaîtrais toujours. Alors, effectivement le manifeste de
l'Art Charnel est très important pour moi et je peux
vous en lire quelques passages pour bien faire comprendre aux auditeurs
que mon travail a toujours été contre la douleur, que
le premier deal avec le chirurgien est "pas de douleur". Il
me semble que la douleur est quelque chose de très anachronique...
...Alors, l'Art Charnel :
Définition :
L'Art Charnel est un travail d'autoportrait au sens classique, mais
avec des moyens technologiques qui sont ceux de son temps. Il oscille
entre défiguration et refiguration. Il s'inscrit dans la chair
parce que notre époque commence à en donner la possibilité.
Le corps devient un "ready-made modifié" car il n'est
plus ce ready-made idéal qu'il suffit de signer.
Distinction :
Contrairement au "Body Art" dont il se distingue, l'Art Charnel
ne désire pas la douleur, ne la recherche pas comme source de
purification, ne la conçoit pas comme Rédemption. L'Art
Charnel ne s'intéresse pas au résultat plastique final,
mais à l'opération-chirurgicale-performance et au corps
modifié, devenu lieu de débat public.
Athéisme :
En clair, l'Art Charnel n'est pas l'héritier de la tradition
chrétienne, contre laquelle il lutte ! Il pointe sa négation
du "corps-plaisir" et met à nu ses lieux d'effondrement
face à la découverte scientifique.
l'Art Charnel n'est pas davantage l'héritier d'une hagiographie
traversée de décollations et autres martyres, il ajoute
plutôt qu'il n'enlève, augmente les facultés au
lieu de les réduire, l'Art Charnel ne se veut pas automutilant.
L'Art Charnel transforme le corps en langue et renverse le principe
chrétien du verbe qui se fait chair au profit de la chair faite
verbe ; seule la voix d'Orlan restera inchangée, l'artiste travaille
sur la représentation.
L'Art Charnel juge anachronique et ridicule le fameux "tu accoucheras
dans la douleur", comme Artaud il veut en finir avec le jugement
de Dieu ; désormais nous avons la péridurale et de multiples
anesthésiants ainsi que les analgésiques, vive la morphine!
À bas la douleur !
Perception :
Désormais je peux voir mon propre corps ouvert sans en souffrir
Je peux me voir jusqu'au fond des entrailles, nouveau stade du miroir.
"Je peux voir le coeur de mon amant et son dessin splendide n'a
rien à voir avec les mièvreries symboliques habituellement
dessinées".
Chérie, j'aime ta rate, j'aime ton foie, j'adore ton pancréas
et la ligne de ton fémur m'excite.
Vous dites: "À bas la douleur !". On est à
l'opposé d'un autre mouvement qui est le Body Art, où
il y a une recherche du plaisir dans la douleur. Avez-vous vu le film
de Marina De Van, Dans ma peau (1) ?
Je ne sais pas si c'est du Body Art. Vous l'installez, vous, dans le
Body Art qui est quelque chose d'installé dans les arts plastiques
et pas forcément dans ce qu'on appelle l'industrie du cinéma…
…il y a des "et" ! …
Oui, oui. Mais ce film paraît appartenir plutôt à
des artistes qui, d'ailleurs, travaillent en ce moment et se font appeler
du côté du Body Radical. Effectivement, ils se coupent,
se font saigner et se font souffrir en public. Il y avait un artiste
qui s'appelait Bob Flanagan qui avait une grave maladie et qui voulait
que la douleur qu'il s'inflige soit plus forte que celle que lui infligeait
la maladie, pour se libérer de la maladie. Pour moi, la douleur
est juste une alarme. Ca peut être aussi quelque chose qui peut
déclencher du plaisir, dans ce cas-là, je peux penser
que la douleur a son mot à dire. Je pense que dans les années
60/70, autour de l'art corporel, les artistes sont allés le plus
loin possible au niveau des limites physiques et psychologiques. Ils
ont fait un travail extraordinaire, ils ont essayé de soulever
tous les tabous, la nudité, la sexualité, etc. Mais les
artistes qui m'intéressent et qui s'intéressent au corps
à l'heure actuelle, ce sont les artistes qui travaillent dans
un autre contexte et qui parlent de ce contexte-là. Dès
que les nouvelles technologies arrivent assez fortement sur la scène
avec d'autres apports, on se dit : "Et l'être humain, et
le corps dans tout ça, qu'est-ce qu'il va devenir ?". Il
y aussi le corps et la pollution, le corps et la malbouffe, le corps
et le sida, la maladie et puis, bien sûr les manipulations génétiques
qui sont à trois pas de nous et nous ne sommes pas prêts
ni physiquement, ni psychologiquement, même pour le clonage puisque
tout le monde rejette cette chose-là que l'on ne peut pas éviter
de toute manière. Il y a une espèce de peur incroyable
parce que ça remet en question toute notre culture particulièrement
religieuse, l'idée de Dieu en prend un coup. Je fais tout un
travail depuis 1990, à la fois dans mes conférences -
que je considère comme faisant partie intégrale de mon
travail – ou mes apparitions à la TV, j'ai toujours essayé
qu'il y ait une évolution dans nos mœurs parce que, pendant
très longtemps en France, on n'a pas donné les soins palliatifs.
J'ai eu un ami fantastique, un écrivain qui, pendant 4 jours
et 4 nuits, a hurlé pour pouvoir mourir. On ne lui a pas donné
la morphine pour autant. Nos mœurs sont en train d'évoluer
mais ce n'est pas encore évident. Il y a encore des femmes qui
ne veulent pas la péridurale pour accoucher. Il y a encore dans
les mentalités un prestige à souffrir. Moi, c'est pas
du tout là-dessus que je travaille, au contraire et il y a quelqu'un
qui m'a très bien entendu et qui est David Cronenberg. Il a lu
justement cet Art Charnel qui est paru dans un livre aux Etats-Unis
qui s'appelle Bad girls and sick boys (de Linda Kauffmann,
ndlr). Et il a écrit son prochain film qui s'appelle Painkillers
et qui est l'idée d'une civilisation du futur où il n'y
a plus de douleur et où les rapports sexuels se font pas l'ouverture
du corps. Il va faire ce film avec, bien sûr, de très grands
comédiens et comédiennes et il m'a invité à
jouer un rôle à l'intérieur de ce film.
À propos de cinéma, vous avez un projet qui s'appelle
Le plan du film. Il s'agit de faire un film à l'envers.
Vous partez d'une phrase de Jean-Luc Godard qui dit : " un film
magistral parce que conçu à l’envers et qu’il
est aussi l’envers du cinéma " (2).
Pourquoi vous êtes-vous appuyé sur cette phrase de Godard
pour introduire votre projet ?
C'est une phrase qui m'a vraiment interpellée et donné
envie de la prendre à la lettre. J'ai utilisé de très
mauvaises images qui me restaient d'actes éphémères,
soit d'installations, soit de sculptures éphémères
que j'ai recyclée à l'intérieur d'affiches de cinéma.
Les titres sont très évocateurs de mon travail puisqu'il
y a par exemple, Corporis Fabrica, Narcisse, Le
baiser, etc. Ces affiches de cinéma sont faites en boîte
lumineuse, elles sont exposées en ce moment à l'Association
Française d' Action Artistique (AFAA), 1bis avenue de Villars
et ce sont des boîtes lumineuses que l'on pourrait voir dans toutes
les salles de cinéma. Elles sont très mimétiques,
il y a dans les génériques, les noms de gens qui ont été
très proches de moi et puis, il y a un nom ou deux qui fait croire
que le film existe, donc des noms d'acteurs, de stars du cinéma.
Mon idée était de remonter toute la production du film
à l'envers. Par exemple, j'ai commencé par faire à
la Fondation Cartier, une émission de télévision
tournée en public. Tout le monde a pu croire que c'était
une réelle émission de télévision avec de
vrais critiques de cinéma, de vrais acteurs, de vrais réalisateurs
et on projetait les images, donc mes affiches, mes œuvres et tout
le monde jouait le jeu en disant: "Oui, écoutez, je sors
de la première de ce film, je vais vous raconter l'histoire".
Alors, bien sûr l'histoire n'existe pas. Jean-Claude Dreyfus,
par exemple, a été magnifique en disant pourquoi ce film
a été un tournant dans sa carrière. Donc, nous
avons une émission de 52 minutes sur la plupart des films que
je suis sensée avoir réalisée. Nous avons aussi
fait, aux éditions Al Dante, un catalogue qui ressemble à
un faux DVD, dans lequel il y a la bande sonore du film qui n'existe
pas, faite par le groupe Tanger, qui a fait une musique fantastique
sur des textes de Serge Quadruppani qui est quelqu'un de très
connu dans les milieux du policier mais aussi dans la littérature
expérimentale. Après, il y a un spécialiste de
la bande-annonce, Frédéric Comtet (qui en a fait plus
de 300) et qui en a donc fait une, pour moi, sur une des affiches. Cette
bande annonce a été présentée l'année
dernière à Cannes, ainsi que mes affiches de cinéma,
à l'Hôtel Martinez. Et on a trouvé un producteur
pour faire un vrai film avec de vrais acteurs, un vrai scénario
et un vrai budget et qui sera distribué en salle et en DVD, j'espère.
Là, je viens de rencontrer un autre producteur qui serait d'accord
pour donner de l'argent si c'est moi qui réalise le film. Donc
voilà, c'est une affaire qui marche. A la Biennale de Valencia,
début Juin, pour la version espagnole, on va faire une campagne
d'affiches dans la ville comme si de nouveaux films espagnols allaient
sortir. Le 2 Juin, il y a un festival qui va se passer à St Germain
des Prés où j'aurai de nouvelles affiches de cinéma
et d'ailleurs Positif joue le jeu, pour le festival de Cannes aussi,
il me fait deux pages complètes de publicité pour deux
films qui n'existent pas.
Pour revenir à cette phrase du "film à l'envers",
elle est extraite d'une critique de Godard sur le film Montparnasse
19 de Jacques Becker. Avez-vous vu ce film ?
Je ne l'ai toujours pas vu mais, bien sûr, je ne pense qu'à
ça. C'est un film qui ne passe pas souvent à l'affiche.
Je ne désespère pas de le voir mais si Godard dit que
c'est un film magistral, il doit vraiment l'être. Godard est quelqu'un
qui m'intéresse vraiment beaucoup et il m'intéressait
de renverser cette phrase, de m'en accaparer complètement, en
en faisant ce que je veux. D'ailleurs, je ne l'ai pas du tout averti
et je ne sais pas du tout s'il en a entendu parler.
Qu'est-ce qui vous intéresse chez lui ?
Il a remis en question beaucoup de choses. Il y a bien sûr le
cassage de récit mais il y a les bandes son qui sont extraordinaires.
Vous me direz que ça fait partie du film et que ce n'est pas
le film lui-même, mais toutes les fois où j'ai vu un Godard,
je me suis retrouvé dans une situation où, au lieu de
me laisser aller par une petite histoire, je me suis complètement
approprié, accaparé les images et chaque moment m'a aidé
à réfléchir, à penser mon propre travail
artistique et ma propre position par rapport aux arts plastiques.
Parmi les noms de réalisateurs qui figurent sur vos affiches
de films fictifs, il y a celui de David Cronenberg dont vous parliez
tout à l'heure. Qu'est-ce qui vous attire dans son cinéma
?
La rencontre avec Cronenberg a été absolument fantastique
parce qu'on a effectivement beaucoup de choses à se dire. Il
y a beaucoup d'évènements visuels dans ses films qui font
pendant à ce que j'ai fait moi-même. Et puis toute sa critique
et sa lucidité de notre vie actuelle. Par exemple, Vidéoforme…
… Vidéodrome …
…Vidéodrome, pardon. Vidéoformes est
un festival de vidéo à Clermont-Ferrand. Vidéodrome
est un film absolument extraordinaire sur la télévision
et j'ai adoré eXistenZ sur le rapport entre virtuel
et réel. J'ai écrit moi-même pas mal de textes autour
de cela. C'est un très bel être humain et un cinéaste
fantastique, qui a été très novateur et a montré
le corps ouvert, justement, il s'est beaucoup intéressé
à l'intérieur du corps. Il a beaucoup mieux choisi son
médium que moi parce qu'en cinéma, on a l'habitude de
voir des choses très dures, comme par exemple Dans ma peau.
On ferme les yeux quelques instants, mais ce n'est pas pour cela que
l'on jette le film, le réalisateur et les acteurs à la
poubelle, d'une manière épidermique. Alors que dans notre
milieu des arts plastiques, il est extrêmement difficile de ne
pas faire des choses qui soient belles, heureuses, jolies et qui servent
de décoration. Nous sommes des décorateurs pour les appartements.
Quand c'est dans un musée, il y a les enfants qui passent le
mercredi et les familles, le dimanche et tout n'est pas montré.
Tout n'est pas montrable ou tout n'est pas acheté. C'est comme
les vases grecs, on montre très peu ceux où il y a beaucoup
de gens qui bandent et dans les livres non plus, on les montre très
rarement. Il y a une censure qui est beaucoup plus grande et qui empêche
de parler de choses moins frivoles.
Je voudrais vous parler d'une dernière chose que je suis en train
de faire, un dernier chantier. Il y a toujours plusieurs chantiers en
même temps, le chantier des reliquaires, le chantier des sculptures
en résine, des êtres mutants, etc. Mais là, actuellement,
il y a le groupe SymbioticA qui travaille avec les biotechnologies.
Ils travaillent avec les cellules de peau ou de muscles et ils les élèvent
en laboratoire et, par exemple, ils ont fait un steak de grenouille
qu'ils ont mangé à la fin de l'exposition, donc à
partir de cellules de grenouille. Nous avons un projet qui est extrêmement
ambitieux et difficile à mettre en place. Il s'agit de prendre
mes cellules par l'intermédiaire d'une biopsie et de les mélanger
à des cellules de dermes d'une personne de peau noire. Ensuite,
nous allons les élever en laboratoire, donc on obtiendra 10 à
15 cm de peau métissée. Je travaille sur un texte de Michel
Serres, une préface qui s'appelle Laïcité,
un conte philosophique magnifique qui se trouve dans Le Tiers-instruit.
Il parle de l'Arlequin comme la métaphore du métissage
puisque chacun des petits bouts de tissu sont de couleur différente,
de provenance différente. Mon idée est d'arriver à
construire un manteau d'Arlequin avec des élevages de peau successifs
de mes cellules mélangées à des cellules de provenance
différente.
Vous utilisez toujours les dernières technologies pour
faire évoluer votre travail.
Il est important de vivre son temps, il est important de se souvenir
du futur et de réfléchir avec le passé.
Propos recueillis par Laurent Devanne
Entretien réalisé
pour l'émission de cinéma Désaxés
et diffusée sur Radio
Libertaire le 30 mars 2003
(1) Voir aussi l'entretien avec Marina De Van autour de Dans ma peau
dans Kinok.
(2) Voir l'article complet en pages Annexes |