)))philippe harel, cinéaste

Rencontre avec Philippe HAREL, le 1er Juin 1994, dans un café du 4ème arrondissement à Paris, non loin de chez lui.
Son premier long métrage, L’histoire du garçon qui voulait qu’on l’embrasse est encore sur les écrans. L’occasion de découvrir un jeune cinéaste caustique qui s’intéresse de près à ce que Georges Perec appellait «l’infraordinaire de la vie»

 

Quelles sont les étapes importantes qui vous ont amené à faire votre premier moyen-métrage Un été sans histoires ?
J'ai fait un an de Beaux-Arts mais j'ai arrêté. Il y a eu ensuite une longue période où j'ai pas mal glandé. Je me cherchais un peu. J'ai fini par travailler dans la vidéo. La vidéo m'a permis de rencontrer des comédiens et ensuite j'ai fait le comédien moi-même. J'ai également fait des mises en scène de théâtre. J'ai mis en scène trois pièces et j'ai joué dans un certain nombre. Parallèlement et après, j'ai fait des courts métrages, des films institutionnels, des films industriels, des pubs. J'ai déposé, pendant deux ans, pratiquement à chaque session des scénarii au CNC. Au bout de deux ans, j'ai quand même fini par en décrocher un. C'était Deux pièces cuisine.

Mais aviez-vous fait d'autres courts métrages avant Deux pièces cuisine ?
Oui, j'en avais fait d'autres avec de l'argent que j'avais réussi à avoir d'amis qui investissaient. Le premier n'était pas très cher, il a dû coûter 5000 francs. Il durait cinq minutes. C'était Tentative d'échec. Je n'avais pas d'ambition avec ce film-là, c'était juste pour savoir un peu comment fonctionnait le cinéma. Je m'y connaissais en vidéo, mais en cinéma, je ne connaissais vraiment rien. Après, j'en ai fait deux autres que j'ai raté également. Il y en a un qui s' appelait Mon inconnue et l'autre Fin de série.C'est le premier film qu'Alain Rocca (Lazennec Films, ndlr) a produit.

Quelles étaient les thèmes de ces courts métrages ?
En fait, c'étaient des films très stylés dans le sens où ça ne s'inscrivait dans aucune réalité. Mon inconnue, c'était un film de science-fiction et en même temps, c'était une blague. C'était l'histoire d'un homme qui court après une femme qu'il a croisée dans une librairie. Il essaie de la retrouver par tous les moyens et au bout du compte, il finit par la retrouver morte, et elle reste pour lui une inconnue. L'intérêt, c'était la quête. Quant à Fin de série, c'était un polar "pirandellien": un héros de film noir qui essaie de sortir du film, finit par tuer l'équipe du tournage pour pouvoir s'en sortir et se fait quand même descendre par le metteur en scène. Au niveau du filmage, c'était assez sophistiqué, très travaillé au niveau de la texture de l'image, les noirs sont très profonds, les blancs très blancs. Ca ne donnait pas une impression de Technicolor, mais ça donnait une impression bizarre en le voyant. Il suffisait de ne pas blanchir la pellicule au labo et ça donnait une image très contrastée et en même temps très nette. Au début, on s'intéresse beaucoup aux tripatouillages qu'on peut faire en labo, on essaie de faire une image qui vous serait vraiment propre mais tout ça, c'est de la coquetterie.Ensuite, j'ai fait Deux pièces cuisine, et c'est là que j'ai compris que je voulais faire du cinéma et de telle façon.

Pourquoi, justement ?
Ah, et bien là, c'est très long. Une interview ne suffirait pas !

En deux mots !
J'ai trouvé ma forme. Je me suis libéré de l'idée de montrer que je savais faire du cinéma. Avec Fin de série, il y avait un côté "tape à l'oeil". Je montrais à quel point je maîtrisais parfaitement les codes du cinéma. Il y a plein de gens qui auraient pu faire exactement la même chose que moi. Il y avait quand même un certain esprit qui arrivait à surnager là-dedans mais c'était noyé dans un tas de choses inutiles. Avec Deux pièces cuisine, j'ai commencé à faire du cinéma qui était beaucoup plus ancré dans la réalité.

Qu'est-ce-qui vous a attiré vers Deux pièces cuisine ?
J'avais adapté une pièce de théâtre qui s'appelait Le tintement du bourdon et dans cette pièce, il y avait deux personnages qui m'intéressaient. C'est pareil, Le tintement du bourdon c'était complètement irréel. C'était un couple de banlieusards qui étaient envahis par un éléphant qu'on leur avait livré par erreur. Je m'étais amusé à traiter ces personnages, qui étaient dans une situation impensable, dans un style assez réaliste. Les personnages étaient très réalistes mais tout le reste autour était très stylisé et je me suis dit qu'il me fallait écrire ces personnages dans leur vraie réalité, dans leur deux pièces cuisine. Quand j'ai eu l'aide au court métrage, ça m'a donné confiance, ça voulait dire que c'était un truc qui pouvait intéresser. Alors, je l'ai réalisé mais j'étais persuadé que ça n'allait pas marcher, que c'était beaucoup trop austère. Et puis, il a eu plein de prix. A peu près partout où j'allais, il avait des prix, ce qui m'a permis de réinvestir dans le film suivant.

Quel était le point de départ de Un été sans histoires ?
Il fallait qu'il y ait peu de personnages, que ça se passe en extérieurs, à la campagne et que le film ne coûte pas plus de cinq cent mille francs.

Vous avez donc fait la démarche inverse !
Je n'avais pas du tout envie d'écrire un scénario et puis après d'essayer de le réaliser avec l'argent dont on disposerait. Si l'argent ne correspond pas, c'est idiot, on sent tout de suite le côté "cheap", "papier crépon".

Pour L'histoire du garçon qui voulait qu'on l'embrasse, vous aviez aussi un scénario très écrit ?
Oui, c'était très écrit. Le moindre geste, le moindre regard. Il n'y avait pas de story-board. Le dernier que j'ai fait, c'était sur Deux pièces cuisine. Cependant, je fais toujours des petits dessins. J'ai toujours un tas de feuilles avec des cadres et puis je dessine au dernier moment quand je connais les lieux. Je fais aussi une espèce de plan où je place la caméra. Ca conserve plus la rigueur, ça tient beaucoup plus compte des lieux et ça ne fige pas l'esprit dans une idée qu'on se fait de la scène.

Comment dirigez-vous votre équipe et les acteurs en particulier ?
Au moment du casting, je fais un entretien avec les comédiens choisis et si, humainement ils m'intéressent, je les fais revenir. Si quelqu'un ne m'intéresse pas humainement, il peut avoir tout le talent qu'il veut, je ne travaillerai pas avec lui parce que je sais que je n'arriverai pas à exploiter son talent. Et puis il y a aussi une harmonie à créer. Si vous faites travailler ensemble deux bons comédiens, c'est pas dit qu'ils soient deux fois meilleurs, car parfois, ils ne jouent pas ensemble. Alors que deux acteurs, un peu moins bons, peuvent avoir une telle complicité qu'il se passe quelque chose.

Les guidez-vous beaucoup moment du tournage ?
Ca dépend. Parfois, il suffit d'un rien. Il faut être à la fois suffisamment précis pour leur donner une direction et en même temps, il ne faut pas trop les enfermer. C'est un peu comme les chevaux, il faut leur donner la direction dans laquelle ils doivent aller et après leur donner l'impression qu'ils sont libres.

Est-ce que vous épurez beaucoup au montage ?
Non, le montage est déjà dans les images. J'adore quand deux plans qu'on avait décidé de monter ensemble se raccordent, ça c'est un vrai plaisir. Le bout-à-bout, c'est déjà un premier aperçu du film, on voit si ça va marcher ou pas, et puis après on a toujours plus que ce dont on a besoin. Le montage, c'est comme la fabrication d'une machine: on a l'intuition d'une machine, on a fait les plans, on a fabriqué les pièces, on les a mises ensemble, ça coince, ça ne marche pas vraiment comme on voulait, il faut ajuster, il y a des pièces qui s'avèrent inutiles, et d'autres qu'il faut un petit peu modifier, qu'il faut limer par-ci, par-là. Le montage est là pour améliorer le film, non pour le sauver.

Donc, la rupture avec ces femmes qui, brusquement, parlent de leur sexualité en plan fixe, c'était prévu ?
Oui et il y avait beaucoup plus de scènes de ce genre, oniriques. Dans le film, j'en ai enlevé pas mal parce que ça ne fonctionnait pas si bien.

Avez-vous l'intention de continuer de travailler avec ce genre de ruptures scénaristiques, ces digressions ?
Oui, j'imagine un film fait entièrement de ruptures. Ça n'est peut-être pas celui que je vais faire maintenant à cause du climat actuel du cinéma...

Il est vrai que la tendance est plus aux films linéaires.
Le problème, c'est que le cinéma dit "d'auteur" a de moins en moins de salles. Tous ces films sortent dans un même créneau de dates et il est difficile de concurrencer avec les films à vedettes et les films américains qui ont bénéficié d'une couverture médiatique plus attirante. Et puis, en ce moment il y a un climat où j'entends des choses aberrantes qui rendent responsables le nouveau cinéma du manque de fréquentation.

A ce propos, j'ai lu une critique dans un journal étudiant disant de votre film L'histoire du garçon qui voulait qu'on l'embrasse que c'était un film "Fémisé", qu'il ne fallait pas aller le voir et que c'était normal que les gens n'iraient pas le voir. Qu'en pensez-vous ?
Je n'ai pas du tout fait la Femis et je n'ai pas non plus la carte des "Cahiers du cinéma". En plus, n'importe quel imbécile peut suivre le film sans jamais avoir à se demander ce que j'ai voulu dire, ce n'est pas un film hermétique.

Vous sentez-vous des points communs avec des jeunes réalisateurs ?
Oui, il y a différentes sortes de points communs. Il y a ceux dont j'aime les films et qui sont devenus mes amis. Il y a ceux dont j'aime les films mais avec qui je ne m'entends pas humainement. Il y a ceux dont je n'aime pas les films et que je trouve intéressants humainement et il y a ceux dont je n'aime pas les films et que je trouve imbuvables en tant qu'êtres humains.

De qui s'agit-il ?
Par exemple, je travaille avec Pierre Salvadori. On ne fait pas du tout le même genre de cinéma et pourtant on a co-écrit ensemble son prochain film (Les apprentis, ndlr). C'est parce qu'on se pose les mêmes problèmes mais on n'y répond pas de la même manière.

Vous sentez-vous proche d'un cinéaste comme Cédric Klapisch ?
Klapisch, oui, parce que ça fait longtemps qu'on se connaît et on a toujours apprécié le travail de l'autre. C'est devenu un ami parce qu'on s'est rencontré dans les festivals de courts métrages, il y a maintenant peut-être dix ans et puis on a eu un parcours parallèle.

Et cinématographiquement ?
Aussi. Parce qu'on travaille tous les deux sur l'infraordinaire, la mémoire collective. Je dis aussi depuis quelque temps "l'intimité collective".

Votre méthode de travail semble s'apparenter à celle d'un peintre. Ce souci du détail, la construction de l'image...
Non, je travaille plus comme un observateur. J'ai peut-être la même observation qu'un peintre mais le rendu n'est pas le même. Je ne suis pas confronté à de la matière, à des taches de couleur.
Le cinéma, c'est d'abord les acteurs. Et puis, je ne vois pas l'intérêt de reconstituer un tableau. Par exemple, dans La Reine Margot (de Patrice Chéreau, ndlr) on a l'impression que parfois, c'est des tableaux, mais finalement qu'est-ce-que ça apporte? C'est drôle parce qu'avant, la grande peur des peintres,c'était que la photographie remplace la peinture. Maintenant, on en arrive à ce que le cinéma essaie de se hisser au niveau de la peinture. Quand on dit: "C'est beau, on dirait un tableau !", c'est complètement rétrograde.

Quels sont vos projets ?
Les projets, c'est pas vraiment ce qui manque. Je ne manque ni de projets, ni de producteurs. Et maintenant, je me pose des questions. Le but est de savoir s'il faut tenir compte de ses envies ou tenir compte de ce que les investisseurs, le public attendent. L'idéal serait de fondre ces deux paramètres en un. J'ai envie que mon producteur (Philippe Martin, les Films Pelleas,ndlr) ait envie de faire le film, soit content et récompensé.
Pour L'histoire du garçon qui voulait qu'on l'embrasse, j'ai fait le film que je voulais faire. Il y a des gens qui l'ont apprécié, qui ont reconnu la qualité du film et qui ont envie de travailler avec moi. Mais sans que ça soit un fiasco financier, le producteur n'a pas gagné d'argent et pour l'instant il n'a fait que des opérations blanches. Tous les films qu'il a produit n'ont pas été des succès commerciaux. Ca a été des films reconnus. Par exemple, Cible émouvante (de Pierre Salvadori, ndlr) a eu une certaine reconnaissance critique mais jusqu'à présent, ça a plutôt servi le réalisateur que le producteur. Finalement, j'aurais moins de problèmes, si j'avais un producteur dont je me foutrais totalement de le ruiner ou pas !

Avez-vous l'intention de travailler pour la télévision ?
Il y a deux, trois ans, Véronique Frégosi voulait monter une série de quatre films qui s'appellerait Amours de jeunes filles idiotes et elle nous avait demandé à Dodine et à moi d'en réaliser un. Seulement, à la télévision, la décision est très longue à prendre. Trois ans peuvent passer facilement où il y a plein de gens dans des bureaux et qui sont payés extrêmement chers à dire: "Est-ce-qu'on le fait ou est-ce--qu'on ne le fait pas ?". Se poser la question de faire le film doit coûter aussi cher que de le faire !

 

Propos recueillis par Eléonore Varlet et Laurent Devanne