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Dans
une interview accordée à Olivier Cyran de Charlie
Hebdo, vous disiez ne pas vouloir réaliser un Pas vu
pas pris 2, le retour, pour éviter d’être toujours
là où on vous attend. Qu’est-ce-qui vous a décidé
à vous lancer dans la réalisation de ce film ?
Il me semble que c'est pas un remake de Pas vu pas pris. C'est
un film qui a comme cadre, la télévision mais qui raconte
des choses qui n'ont pas un rapport direct avec la télévision.
Notamment le sentiment de trahison, les retournements de veste, pourquoi
les uns fréquentent les allées du pouvoir et s'y complaisent
et pas les autres. Ce sont des histoires qui ne sont pas en relation
directe avec Pas vu, pas pris, même s'il y a une continuité
dans la mesure où il est question de nouvelles formes de censure.
Mais, 'continuité' parce que les nouvelles formes de censure
qui étaient décryptées dans Pas vu, pas pris,
étaient des formes anciennes, archaïques, tandis que là
ce sont des formes modernes de censure. Donc, à la fois, c'est
dans la continuité mais, en même temps, c'est pas la suite
de Pas vu, pas pris.
Quand vous avez réalisé Enfin pris ?,
à aucun moment, vous ne vous êtes dit qu'il y avait un
risque de répétition par rapport à Pas vu,
pas pris ?
Déjà, les personnages ne sont pas les mêmes. Il
y a le personnage principal, Daniel Schneidermann. Je disais que je
ne voulais pas réaliser un Pas vu, pas pris 2, le retour,
je crois que ce n'est pas un retour. C'est plutôt un départ,
une avancée. C'est plutôt aller sur un terrain où
peu de gens étaient allés jusqu'à présent.
Enfin pris ? est émaillé d'extraits de
deux émission d'Arrêt sur image, une avec Pierre
Bourdieu et l'autre avec Jean-Marie Messier. Comment vous êtes
vous procuré les extraits d'Arrêt sur image ?
Ce sont des images qui sont diffusés, donc il suffit de mettre
une cassette dans un magnétoscope…
Oui, mais au niveau des droits, vous n'avez pas eu de problèmes
?
C'est une question qu'on se pose rarement. Moi, je revendique le droit
d'utiliser les images qui ont déjà été rendues
publiques, qui ont produits des effets et de les critiquer, sans demander
l'autorisation à personne. Et surtout pas, aux principaux intéressés,
c'est-à-dire aux personnages publics qui ont été
filmés ou qui sont passés à la télévision.Voilà,
alors que normalement, c'est illégal. Si, aujourd'hui, on veut
faire un documentaire sur Patrick Poivre d'Arvor, il faudrait lui demander
l'autorisation d'utiliser des images du journal télévisé
ou des magazines dans lesquels il est passé. Moi, je pense que
non ! Il n'y a pas de raison qu'à un moment donné, on
ne puisse pas porter un regard critique sur un travail qui a souvent
produit des effets néfastes, en plus, un travail de propagande,
de désinformation, qui est souvent le cas à la télévision.
Vous-même en tant qu'auteur, ce n'est pas un procédé
qui pourrait vous gêner que n'importe qui puisse utiliser vos
images, sans que vous soyez consulté ?
Non, je pense que c'est de bonne guerre. A partir du moment où
ces images ont été rendues publiques. Pour moi, c'est
un peu plus compliqué parce qu'elles ont été rendues
semi-publiques, dans la mesure où elles ne passent pas à
la télévision. Seuls les spectateurs de cinéma
peuvent les découvrir. Donc, elles ne produisent pas les mêmes
effets. Elles n'ont pas le même impact, le même pouvoir.
Mais bon, c'est de bonne guerre. Si les gens veulent utiliser mon travail
et le critiquer, ce serait tout à fait normal. Ce serait débile
et incohérent que je m'y oppose. Après, il y a les images
volées aussi dans le film. La séquence avant l'émission
(Jean-Marie Messier et Schneidermann en coulisse, ndlr) n'a pas été
diffusée. Donc là, si je l’ai utilisée c’est
parce qu’il me semble qu’elle confirmait ce qu’on
voit dans l’émission par la suite, c'est-à-dire
que Daniel Schneidermann, comme bon nombre de journalistes de l’époque,
a fait une émission de propagande autour de Jean-Marie Messier
et a été d’une complaisance incroyable à
l’égard de ce patron d’une multinationale. Donc,
il me semblait intéressant de montrer ce qui se disait avant
l'émission. De voir que c'était pas du bluff, quand il
lui dit: "Ne vous inquiétez pas, on va vous poser des questions
futiles". C'était la réalité. Il n'a posé
que des questions futiles et ne s'est surtout pas intéressé
aux comptes de Vivendi ou à des choses qui auraient pu être
gênantes pour Jean-Marie Messier.
Pour construire ce film, quelle a été votre démarche
? Etes-vous parti de ces images ou avez-vous écrit un scénario,
puis cherché des images qui pouvaient correspondre ?
Non, je suis parti de la première conversation téléphonique
avec Schneidermann qui apparaît dans le film, qui date de 1997,
l'époque du tournage de Pas vu, pas pris. Au moment
du montage de La sociologie est un sport de combat, le portrait
de Pierre Bourdieu, on s'est demandé si on ne mettrait pas en
prologue, une sorte de petite séquence dans laquelle on comprendrait
très vite pourquoi, dans le film, il n'y a pas de contradicteurs.
Et pourquoi, pendant 2h20, on s'immerge dans les propos, la pensée
de Pierre Bourdieu sans qu'il y ait de contradicteurs … une critique
qui m'a été faite à la sortie du film: oui, c'est
dégueulasse, c'est scandaleux, c'est une hagiographie, c'est
machin ! Alors qu'il me semblait tout à fait normal que, d'abord,
on puisse écouter les analyses de quelqu'un qui ne sont pas forcément
relayées par les médias ou qui sont même censurées,
des analyses dissidentes. Et qu'avant de les critiquer, il fallait,
un temps soit peu, les entendre. Donc, le début du film a failli
être le prologue de La sociologie est un sport de combat.
Très vite, on s'est aperçu que c'était un film
autonome, avec des problématiques qui traversaient le film et
qui n'avaient pas de rapport direct avec La sociologie est un sport
de combat. Donc, on en a fait un film.
Comment construisez-vous vos films ?
Je travaille avec des monteurs aux différentes étapes
de montage. C'est très empirique. On a monté une première
version du film, sans la séquence avec Jean-Paul Abribat, le
psychanalyste, qui faisait 40 minutes. Puis, on l'a présentée,
on l'a même montrée dans les festivals. Et là, j'ai
senti que le film n'était pas achevé, qu'il manquait quelque
chose. Ce qui manque au spectateur, me manquait. Par la suite, j'ai
tourné une séquence par rapport à ce manque. Donc,
tout ça se fait de manière – pas improvisée-
mais en tout cas, progressive, avec des étapes de montage et
des projections pour avoir un feed-back, un retour, par rapport à
ce premier travail. Sur tous les films, on a fait ça. Il y avait
une version de Pas vu, pas pris, sans Karl Zéro. Elle
été projetée en Belgique et faisait une heure,
à peu près.
Les extraits des conférences de Serge Halimi sont des
éléments que vous aviez avant de tourner ?
Oui, c'est des archives personnelles. J'avais enregistré ces
choses-là et je les avais mises de côté. Je les
avais classées, stockées. Parallèlement à
la réalisation de films, je suis un archiviste. Je classe, je
stocke, je collectionne, des choses que j'utilise pas immédiatement,
dont je ne vois pas l'utilité immédiate. C'est après
que ça vient s'emboîter dans le puzzle.
Comment se passe l'écriture de la voix-off ?
Là aussi, il y a eu une dizaine de versions. L'idée, c'est
d'aller vers l'épure, vers un commentaire qui soit de plus en
plus neutre. Il me semble que le cinéma est intéressant
à partir du moment où le spectateur s'empare des élément
qui lui sont livrés et fabrique son propre film. Ce n'est pas
le réalisateur qui les prend par la main pour leur dire ce qu'il
faut penser. Il faut faire attention à des commentaires trop
directifs, trop connotés ou qui portent le discours du film.
L'idée, c'est d'avoir un commentaire qui est, de plus en plus,
celui du personnage que j'interprète dans le film et pas celui
du réalisateur. Donc, un commentaire très informatif,
qui ne prend pas position et ne soit pas un jugement moral. Et puis
qui ne soit pas trop complaisant non plus.
Est-ce que vous avez un regard extérieur, critique par
rapport à votre travail ?
Oui, je travaille avec une productrice, Annie Gonzalez, qui a produit
mes trois films - enfin surtout les deux derniers, le premier est une
auto-production totale. Je travaille avec différents monteurs,
donc j'ai toujours 4,5 points de vue qui viennent s'opposer au mien.
Parce que c'est un des principaux reproches qu'on fait à vos
films et c'est aussi valable pour votre dernier en date : vous avez
tendance à revenir sur des éléments que l'on vient
de voir pour en faire un bref commentaire et orienter plus ou moins
ce qu'il faut penser de tel ou tel personnage.
Je pense que c'est beaucoup plus visible et flagrant dans Pas vu,
pas pris.
Est-ce que c'est quelque chose que vous cherchez à corriger
?
Oui, parce que dans La sociologie est un sport de combat, c'est
évident que c'est pas le cas. D'abord, il n'y a pas de commentaire.Je
crois que le montage donne une liberté énorme au spectateur
et c'est à lui de se démerder avec le film. Autant dans
Pas vu, pas pris, le spectateur était sur des rails
du début jusqu'à la fin et il ne pouvait quasiment pas
en sortir. Autant dans La sociologie est un sport de combat,
il était livré à lui-même et de manière
parfois trop forte. Autant là, on a essayé de trouver
un juste milieu, c'est-à-dire imprimer une direction et, en même
temps, laisser au spectateur la liberté de travailler. Pour moi,
c'est important que le spectateur travaille et fabrique sa propre opinion.Je
ne sais pas si c'est réussi, mais c'est ce qu'on vise.
››
Extrait de DÉLITS FLAGRANTS de Raymond Depardon :
Séquence entre Madame la procureur et une jeune femme inculpée,
Muriel Leferle.
Pierre Carles écoute l'extrait et reconnaît le film.
Le plan-séquence est presque la figure de style de Depardon.
Que pensez-vous de ce procédé qui laisse une grande part
à la réalité et met le cinéaste plus en
retrait de son image ?…
"Grande part laissée à la réalité",
c'est faux. Dans le plan-séquence, il y a aussi un montage qui
ne se fait pas sur la table de montage mais dans le tempo du plan, dans
les choix de cadrage, dans le choix de suivre untel, à tel moment…
donc, pour moi, il n'y a pas de surplus de réalité qui
surgirait d'un plan-séquence. Même si c'est l'illusion
que ça peut créer. Je pense qu'il y a du montage dans
le plan. Je me souviens que ce film m'avait mis assez mal à l'aise.
J'aime bien, en général, les films de Depardon. Celui-là
m'avait mis mal à l'aise parce qu'on sent, à un moment,
que le libre-arbitre des gens filmés n'est pas total. Même
si, le ou la juge demande aux jeunes gens s'ils acceptent d'être
filmés. On sent qu'ils n'ont pas trop le choix. Ils se disent:
"Si je dis non, je vais encore aggraver mon cas ". Donc, on
se demande, dans quelle mesure, quand ils disent "Oui", c'est
un vrai "Oui", ou si c'est un "Oui" sous contrainte.
Comme Depardon, vous êtes un cinéaste qui filmez
la parole, principalement celle des intellectuels…
Je ne sais pas si les journalistes peuvent être considérés
comme des intellectuels ?
Je pensais à Bourdieu, Serge Halimi, vous préparez
un film sur Loïc Wacquant… j'ai aussi l'impression que vous
n'êtes pas particulièrement fasciné par l'image
en elle-même… Pensez-vous que la parole a plus d'impact
que l'image ?
Vous dites ça et en même temps, La sociologie est un
sport de combat est un film qui se clôt et s'ouvre par un
séquence qui est muette: un gros plan sur le visage de Pierre
Bourdieu avant une intervention.
C'est pas très représentatif du film !
Oui effectivement. Ce qui m'intéresse, c'est la parole inscrite
quelque part. Si j'ai filmé Bourdieu, c'est parce que ce n'est
pas de la parole interchangeable. Ce n'est pas de la parole qui aurait
pu être filmée là et deux mois après, on
aurait pu entendre la même chose. C'est pas de la parole 'langue
de bois'. Ce qui m'intéressait avec Bourdieu, c'est qu'à
chaque fois qu'il se retrouvait face à un nouvel interlocuteur,
il reformulait ses concepts, ses analyses, sa pensée. Il y avait
une reformulation, une volonté d'être toujours plus clair,
précis tout en étant toujours rigoureux. Dans Pas
vu, pas pris et Enfin pris ?, c'est plutôt la mise
en doute de la parole. C'est souvent de la mauvaise foi.
Mais quel rôle donnez-vous à l'image ?
Les expressions de visage des journalistes-vedettes dans Pas vu,
pas pris sont aussi importants que ce qu'ils disent. Ce qui est
dit avec tel sentiment de gêne ou tel lapsus. Il y a un silence
de Patrick De Carolis dans Pas vu, pas pris, ça c'est
des moments qui auraient disparus dans des productions télévisuelles.
C'est un silence qui me semblait hyper-signifiant. Même chose
pour les silences du psychanalyste dans Enfin pris ?. Il y
a le plus beau film de Jean Eustache qui s'appelle Une sale histoire,
c'est un film de parole. Il s'était posé la question en
filmant s'il illustrerait ou pas le récit qui est fait par Jean-Noël
Picq dans le film. Et bien non. Il s'est dit qu'il y avait un pouvoir
d'évocation de la parole dans lequel on pouvait faire confiance.
Moi aussi. Dans La sociologie est un sport de combat, je n'ai
pas cherché à illustrer les analyses de Bourdieu.
Dans la séquence de psychanalyse à la fin film,
vous commencez à parler de vous-même et l'image disparaît;
ne reste que la parole. Pourquoi ce choix ?
Je sais pas. C'est au montage qu'on choisi de faire cela. Comme si le
personnage avait une pudeur à parler de ça en plein jour.
Donc, il y a un moment où l'image disparaît.
La pudeur était dans l'image et pas dans la parole ?
Non, je ne sais pas si c'est une pudeur. Mais la tension est d'autant
plus forte qu'il n'y a plus d'image à ce moment-là. On
observe plus les mimiques du psychanalyste, ni mon comportement sur
le divan et on est plus attentif qu'à ce qui se dit. Il est intéressant
de voir que les spectateurs retiennent énormément ces
quelques minutes.
J'aimerais qu'on revienne un peu sur Daniel Schneidermann dont
il est question dans Enfin pris ?. Est-ce que vous avez songé
à faire une interview "droit de réponse" ?
Non, parce que ce n'est pas un film journalistique. Peu m'importe ce
que peut penser Schneidermann. On incarne dans le film une histoire
universelle qui dépasse le cadre de nos personnes et d'éventuelles
polémiques qu'il pourrait y avoir entre nous. C'est un film qui
raconte l'histoire des illusions perdues. Dans la vie, on pense qu'on
va changer le monde et puis, petit à petit, on s'accommode du
monde dans lequel on vit. Je ne cherche pas à convaincre Schneidermann
de quoi que ce soit. Je me sers de lui comme un personnage de fiction.
Il apparaît quand même sur l'affiche : "Daniel
Schneidermann dans …"
Oui… dans son propre rôle.
Savez-vous s'il a vu le film ?
A priori. Je pense qu'il l'a vu, le film était visible à
Paris.
Vous n'avez pas eu d'écho ?
Non,non. A la limite, je m'en fiche. Je ne cherche pas à savoir
s'il l'a vu ou pas. Ca m'importe peu, en réalité.
Et des échos des chaînes de télé ?
Non, mais je sais que Schneidermann a annoncé la sortie du film
dans son émission, Arrêt sur image. Je pense qu'il
a été un peu obligé de le faire.
Pourquoi ?
Pour parer à certaines critiques qu'on aurait pu lui faire. Et
il a renvoyé les gens sur le site internet où il doit
y avoir des réactions.
Est-ce que c'est pas un peu délicat d'utiliser quelqu'un et d'en
faire un personnage ?
C'est pas "quelqu'un". J'utilise un personnage public. C'est
pas un quidam. Il joue un rôle, il joue déjà un
personnage dans son émission. Il joue le rôle de celui
qui serait censé dire à la télé ce que les
autres de peuvent pas dire. Il joue le rôle que jouait Karl Zéro
dans Pas vu, pas pris. Il a repris le rôle. Moi, je montre
autrement ce personnage, je montre que c'est pas tout à fait
ça, que c'est plus compliqué. C'est un rôle qu'il
incarne aujourd'hui et qui, dans cinq ans, sera incarné par un
autre.
Donc, vous n'avez pas le sentiment d'avoir fait un documentaire
?
Si. C'est un documentaire mais pas forcément sur Schneidermann.
C'est un documentaire sur la manière dont les gens changent,
dont le pouvoir corrompt, la manière dont le fait d'être
à la télévision transforme les gens.
Pour moi, le documentaire interroge la réalité.
Avec vous, j'ai le sentiment que vous avez les réponses aux questions
que vous vous posez …
C'est "comment" ça va se passer, qui m'intéresse.
Comment s'est passé ce retournement de veste. Je découvre
des choses en exhumant les archives, en récupérant des
documents. Le crime, je le connais ! Mais la manière dont il
s'est accompli, je le connais pas… comme Columbo.
››
Extrait de PALOMBELLA ROSSA de Nanni Moretti :
Séquence au cours de laquelle Michele Apicella (Nanni Moretti),en
tenue de nageur, interviewé par une journaliste (Mariella Valentini),
s'emporte parce qu'elle s'exprime avec trop de légèreté.
C'est Sogni d'oro, Bianca ou La messa e finita…?
C'est Palombella Rossa. Je sais que vous aimez beaucoup
les films de Moretti…
… plutôt ses premiers films que le dernier que je trouve
très académique, qui a été primé
à Cannes (La chambre du fils, ndlr) …
Est-ce que l'humour est un moyen, pour vous, d'aller plus loin
dans la dénonciation ?
Déjà, il y a un terme qui me gêne, c'est "dénonciation".
Je dénonce rien, c'est les gens qui se dénoncent tous
seuls. Il suffit de juxtaposer les archives, montrer les contradictions.
Ce qui m'a beaucoup inspiré, c'est Moretti, bien sûr, mais
surtout comment Michael Moore avait réalisé Roger
and me que j'ai découvert à la fin des années
80-début 90. Tout d'un coup, ça a débloqué
des choses dans la manière dont on peut se servir de son propre
personnage pour déclencher des effets-vérité. Déclencher
une série de catastrophes ou de réactions et qui disent
quelque chose de quelqu'un ou d'une situation. Plutôt que l'humour,
je crois qu'il faut revendiquer le droit de parler de choses sérieuses,
légèrement et ça c'est quelque chose, effectivement,
pour lequel je me bats.
Quand vous faites La sociologie est un sport de combat, il
n'y a plus ce ton un peu cynique. Est-ce que ce n'est pas un défaut
du film de ne pas avoir cet espèce de recul que propose l'humour
?
Non, parce que ce serait en contradiction avec ce qui apparaît
dans Enfin pris ?. Quand on a la possibilité de filmer
un des grands esprits, un des grands sociologues vivant, on ne fait
pas le malin. On se met plutôt à son service. On se dit
qu'on va essayer une veine de cinéma direct, de relayer une manière
diisidente de voir le monde, allant à l'encontre des idées
reçues. Il y a quand même des séquences humoristiques
comme la lettre que Bourdieu reçoit de Godard. Quand on voit
des chaînes comme Canal +, tout ce qui n'est pas drôle,
est nul.
Donc, l'humour se prête à certains sujets et pas à
d'autres ?
Non, ce qui compte, ce n'est pas l'humour, c'est la distance. Est-ce
que, dans le film, Bourdieu se prend au sérieux ou a une certaine
distance par rapport à lui ? Il me semble que Bourdieu avait
de la distance par rapport à lui.
Est-ce que votre projet de film autour du sociologue Loïc Wacquant
sera fait dans le même esprit que La sociologie est un sport
de combat ?
Non, c'est encore autre chose. Il s'avère que j'ai beaucoup filmé
Wacquant quand j'ai filmé Bourdieu. J'ai rencontré Wacquant
à ce moment-là. Il me semble que les analyses de Wacquant
- notamment sur la question des prisons, sur la montée en puissance
du salariat précaire, etc. - permettent de comprendre des tas
de choses aujourd'hui et de contrer des tas conneries qui sont racontées
par les grands médias sur l'insécurité et compagnie.
Si je fais un film, un documentaire ou un reportage, ça ne sera
pas aussi important ou intéressant que le portrait consacré
à Pierre Bourdieu. Parce que déjà, Wacquant n'est
pas Bourdieu, tout simplement. Ce sera un documentaire qui permettra
d'entendre un autre son de cloche que le discours dominant. Je ne sais
même pas si on le sortira en salle, ça ne circulera peut-être
qu'en cassette, comme Danger Travail.
››
Extrait de Z de Costa-Gavras :
Séquence au cours de laquelle le député (Yves Montand)
se fait tirer dessus, en pleine foule, à la sortie de son discours.
J'ai entendu Montand ?
Oui, dans un film de Costa-Gavras … Z
Ah oui, c'est Z.
Justement, ça nous permet de venir vers la fiction. Vous
lorgnez un peu vers la fiction dans Enfin pris ? , avec cette
scène du psychanalyste. Est-ce qu'on vous verra un jour faire
de la fiction pure ?
En tout cas, j'éprouve aucune frustration contrairement à
pas mal de documentaristes qui n'aspirent qu'à une chose, c'est
faire de la fiction parce que c'est plus noble ou parce que ça
fait plus d'entrées. Déjà avec mes personnages
existants…
…vous êtes déjà un peu dans la fiction.
D'ailleurs je travaille avec des monteurs qui pour certains montent
des films de fiction… Bernard Sasia (monteur des films de Robert
Guédiguian, ndlr) et on travaille comme si on avait affaire à
des personnages de fiction.
Pensez-vous que la fiction peut affaiblir le discours du film
?
Non, non. Je pense qu'il y a des cinéastes qui ne peuvent pas
travailler autrement qu'en créant totalement un univers. Je n'éprouve
aucune frustration par rapport à ça. Je n'ai pas encore
touché les limites de ce que je pouvais faire en documentaire.
Pour Costa-Gavras, on a l'impression qu'il fait de la fiction
là où il ne pourrait pas faire de documentaire. Avec Pas
vu, pas pris et Enfin pris ?, vous filmez la partie immergée
de l'iceberg télévisuel, est-ce que la fiction ne serait
pas un moyen d'aller plus loin ?
Non, je pense que les films ne peuvent pas tout, d'abord. Il y a des
travaux universitaires sur le milieu du journalisme qui me semblent
infilmables. Il y a un travail par exemple de Alain Accardo et Gilles
Balbastre (1) sur le lien entre précarité
et docilité, en quoi la précarité dans l'univers
des journalistes induit la docilité. C'est quelque chose que
je serait incapable de filmer. Un livre sera toujours supérieur
là-dessus à un film. De la même manière qu'il
y a des romans qui sont inadaptables. D'ailleurs, souvent, les bons
romans donnent de mauvais films. La sociologie est un sport de combat
n'est pas un film de vulgarisation des analyses de Bourdieu. C'est
une espèce d'initiation, d'introduction qui doit donner envie
d'aller plus loin. Après, il y a les bouquins, mais il faut bosser.
Il y a des films qui sont des œuvres d'art, mais je ne suis pas
dans cette catégorie-là.
››
Extrait de l'émission ARRÊT SUR IMAGE au cours de laquelle
Jean-Luc Godard est invité. Il parle de ses désillusions.
Je n'ai pas vu l'émission de Schneidermann avec Godard. Mais
c'est intéressant parce que c'est une émission dans laquelle
Godard avait carte blanche. Il était invité unique et
Schneidermann ne voyait pas Godard comme un concurrent. Tandis que Bourdieu
était un concurrent pour Schneidermann. C'est quelqu'un qui apportait
une critique beaucoup plus radicale et intéressante de la télévision
que la sienne, donc il était hors de question de lui accorder
des facilités, comme à Godard.
Mais Godard n'a jamais été très tendre
avec la télévision, non plus !
Oui, mais Godard le dit lui-même dans cet extrait. Il dit: "Je
suis le bouffon". La télévision est très forte
pour assigner des rôles et neutraliser ainsi les gens.
On vient d'entendre la lassitude de Godard dans son combat contre
la télévision. Vous n'avez pas peur d'être, un jour
aussi, fatigué ?
Peut-être, mais pour l'instant ça va.
Parce qu'il était quand même très virulent et réfractaire…
D'abord, je ne suis pas Godard. Je ne me compare pas à lui. Non,
pour l'instant, je m'amuse. Je n'ai aucune lassitude. Je pense avoir
encore 1 ou 2 documentaires à réaliser, après on
verra.
C'est quand même pas un peu désolant d'entendre
quelqu'un d'aussi désillusionné ?
Oui, mais c'est un peu le personnage qu'il joue. Il cabotine un peu.
Il fait son Godard !
Propos recueillis
par Julien Pichené & Laurent Devanne
Entretien réalisé pour l'émission de cinéma
Désaxés et diffusée sur Radio
Libertaire le 10 novembre 2002
Lire aussi la
critique du film Enfin pris ?
(1) Co-auteurs
de Journalistes au quotidien . Editions Le Mascaret.
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