"Le
seul grand film sur Sartre"
Qu’y-a-t-il à l’origine de Sartre par lui-même
?
Le projet est né lors de conversations entre Alexandre Astruc,
le réalisateur, et Simone de Beauvoir, qui les premiers ont
eu l’idée de faire un film sur Sartre. Alexandre Astruc
a écrit le scénario en une nuit, chez lui, rue Monsieur-le-Prince.
On savait que Sartre n’avait pas de tendresse pour la télévision.
Il n’avait pas envie de faire de la télé gaulliste.
On lui a présenté le projet comme un film de cinéma.
C’est Simone de Beauvoir et Jacques-Laurent Bost qui l’ont
convaincu. En 1972, on a commencé à tourner. Le film
est sorti en 1976.
Avez-vous rencontré des difficultés pour le
produire ?
Oui, des difficultés d’ordre financier. C’est toujours
très compliqué de réaliser un projet quand on
n’a pas d’argent. Nous faisions tout nous-mêmes.
Guy Seligman a vendu sa Porsche, qu’il avait gagnée au
poker, pour acheter de la pellicule. Puis, des gens nous ont prêté
de l’argent, parmi lesquels Jean-Pierre Rassan, Mathieu Carrière
et Charles-Henri Favreau, et on a eu une avance sur recette.
Pourquoi ce dispositif intimiste, Sartre chez lui entouré
de ses amis ?
En ce qui concerne la manière de filmer, c’est le dispositif
typique d’Astruc, une caméra-stylo juchée sur
un travelling. Ce n’était pas une interview télévisée.
Sartre n’avait pas envie de faire un cours ex-cathedra et de
pontifier. Il a été séduit par ce projet parce
qu’il était entouré par sa bande d’amis
de la revue des Temps modernes, qui avaient tous des regards
assez pointus et différents sur lui. De plus, le documentaire
était dès le début une histoire de bande. Il
était ressenti par tous comme un acte militant, en raison du
climat politique troublé de l’époque, surtout
après l’assassinat de Pierre Overnay.
Selon vous, pourquoi Sartre a-t-il accepté, à 67 ans,
de se raconter devant une caméra ?
Je vous recommanderais d’aller sur sa tombe à Montparnasse
pour le savoir. Il avait envie d’avoir un vrai objet cinématographique,
un vrai film sur lui. Sartre n’était pas un philosophe
dans sa tour d’ivoire, il n’était pas une immense
pensée austère et incompréhensible. Il savait
que des gens n’iraient jamais acheter L’être
et le néant ou La critique de la raison dialectique.
C’était pour lui un moyen différent de faire connaître
son œuvre. Il savait qu’il allait toucher beaucoup de gens
et c’est justement ce qui l’intéressait. Au final,
le film incarne quelqu’un de très vivant qui parle de
sa vie, de sa pensée et de son rapport au monde.
Quelle a été la périodicité des
entretiens ?
Nous ne tournions pas tous les jours mais à intervalles assez
réguliers et brefs, afin de ne pas perdre le fil. La continuité
était assurée parce que c’était toujours
les mêmes personnes. Certains jours, Sartre était tout
seul, et d’autres il était accompagné par Simone
de Beauvoir.
Quelle était l’ambiance sur le tournage ?
À part les problèmes matériels et quelques divergences
au montage entre Alexandre Astruc et Michel Contat, le tournage fut
un moment délicieux. Des gens qui s’aimaient beaucoup
passaient une journée ensemble. Ils pouvaient demander des
choses à Sartre qu’ils n’auraient jamais eu l’idée
de lui demander en dehors du film. Sartre était visiblement
ravi. Il avait conscience qu’il faisait une chose importante.
Le documentaire a été projeté à Cannes.
Comment a-t-il été accueilli ?
Avec un respect un peu froid. Puis il est sorti en salle. Il a fait
des entrées. Beaucoup plus tard, c’est la télévision
qui s’en est emparée puisque c’est le seul grand
film sur Sartre.
Quel est son avenir ?
On a récemment retrouvé les cent cinquante bobines de
rushs à l’INA. De nombreux morceaux avaient disparu lors
du montage, notamment des moments où Sartre et Simone de Beauvoir
évoquaient leur rencontre. On envisage de faire un DVD avec
des bonus.
Propos
recueillis par Delphine
Chouraqui.
Entretien réalisé à l'origine pour Arte
TV.