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Comme
Godard n’écrit pas de scénario, comment parliez-vous
de la lumière ?
Ca dépend sur quels films. Quand, par exemple, on a fait A
bout de souffle, le problème de la lumière était
réglé par la définition même du tournage,
c’était un reportage.
C’est
ce qu’il vous a dit au départ ?
C’est ça. On fait un reportage.Comme si on était
aux actualités et qu’on allait filmer un truc qu’on
ne chope que là. On n'est pas surpris, ça va se passer
devant son nez. C’était donc les conditions d’un
reportage, caméra à l’épaule et pas de lumières.
Pas de
lumières ? Un petit peu quand même pour les intérieurs
?
Non, non. Même pas pour les intérieurs. On a juste changé
une ampoule qu’il y avait dans la salle de bain de l'Hôtel
de Suède, on a mis une photo-flood à la place. Et le seul
endroit qui a été éclairé était le
New York Hérald Tribune. Parce que là c’était
trop noir pour pouvoir tourner. Et tout le reste s’est fait sans
lumières. Avec la lumière existante.
Aviez-vous
été choisi parce que vous veniez du reportage ?
Non, pas du tout. J’ai été choisi par le producteur
(Georges De Beauregard, ndlr) parce que j’avais déjà
fait 3 films avec lui et comme les producteurs sont des gens superstitieux
et qu’ils aiment bien avoir des gens qu’ils connaissent,
c’est comme ça que ça s’est passé.
Comment
réagissiez-vous aux faux raccords d’ A bout de souffle
?
Quand on regarde A bout de souffle, il n’y a pas tellement
de faux raccords en réalité. Finalement, avec ce film,
il a fait la démonstration qu'on ne pouvait pas tellement se
brouiller avec la grammaire parce qu’il y a des trucs qu’il
a refait dans A bout de souffle parce que ça ne marchait
pas.
C’est-à-dire
?
Par exemple, je me souviens d'une scène qui se passait aux Champs-Élysées.
Il y avait un immeuble où Jean-Paul sortait et voyait passer
la mère machin (sans doute Jean Seberg, ndlr). Alors on avait
mit la caméra là, il sort, on le voit de dos et puis on
la voit passer. Donc elle fait gauche-droite. Et puis Jean-Luc dit :
"On va passer de l’autre côté…"
Donc il
casse l’axe des 180°…
Et puis elle fait droite-gauche.
Mais en
changeant de taille de plan ?
Non, non. Et là ça ne marche pas parce que c’était
les raccords de mouvements et on a l’impression d’un seul
coup qu’au lieu de descendre, elle monte les Champs-Élysées.
Sur le moment, quand on lui a parlé de ça, il n’a
rien voulu entendre et quand il a vu aux rushes, il s’est rendu
compte que ça ne marchait pas.
Il n’était
pas conscient qu’il faisait un faux raccord ?
Si, si, il savait très bien mais il voulait faire la démonstration
que ça pouvait se faire.
Sur les
autres films, Le mépris, par exemple, comment avez-vous
discutez de la lumière ?
Bon, sur Le mépris, il y avait un scénario normal
puisque c’était un film distribué par les américains.
En principe, sur les autres films avec Jean-Luc, il n’y avait
pas de scénario. Il y avait une vague histoire racontée
en une demi-page sur ce qu’il avait l’intention de dire...
Une sorte
de grand synopsis ?
Oui, enfin, un petit synopsis. En fait, tous les jours, il nous racontait
ce qu’il avait l’intention de tourner en donnant des indications.
Jean-Luc est relativement précis dans ses trucs. Quand il donne
des explications, en général, il est assez clair. La difficulté
avec lui, c’est de le solliciter quand il est disponible. C’est-à-dire
qu’il y a des moments, si on va lui demander quelque chose et
qu’il n’a pas envie de répondre, il va piquer une
colère épouvantable parce qu’il est en train de
réfléchir à quelque chose et qu’on vient
l’emmerder. Mais si on réussit à saisir le moment
où il donne des explications, on peut éventuellement naviguer.
Donc, a priori, c’est pas très très compliqué
de savoir ce qu’il veut. En plus, comme c’est quelqu’un
qui fait toujours l’andouille, qui dit ne rien connaître
au travail des techniciens alors qu’il sait très très
bien ce qu’il va se passer. Par exemple, si il décide qu’on
tourne dans une pièce comme ici (intérieur de brasserie).
Il dit que le mec qui est là, va se lever et aller aux chiottes.
Si on lui dit que le gars ne peut pas aller jusque là-bas parce
qu’il faut qu’on éclaire – parce qu’on
a 6 diaphragmes de différences et qu'on aura l’impression
qu’il rentre dans le noir complet au lieu de rentrer dans une
salle éclairée - il demande jusqu’où le gars
peut aller et il n’ira pas plus loin !
Donc il
se plie aux problèmes techniques.
C’est-à-dire que si il a décidé, dans sa
caboche, qu’il ne veut pas de lumière, il va être
obligé de se plier.
Dans Le
mépris, il y a un gros travail au niveau de la couleur...
Oui, mais dans Le mépris, il y a un scénario
écrit. Donc, on suivait les choses. En plus, sur ce film, Jean-Luc
avait un certain nombre de façons d’étaler sa mauvaise
humeur permanente pendant tout le film. Il y avait Bardot qu’on
ne pouvait pas filmer n’importe comment parce que sinon elle gueulait
comme un dingue. Il était très admiratif de Fritz Lang,
donc très attentionné. Il y avait un environnement contraignant
autour de Jean-Luc qui forcément le rendait de mauvaise humeur.
En même temps, je n’ai pas le souvenir qu'on ait eu de grosses
discussions parce que les décors me paraissaient relativement
évidents. C’était un film qui était plus
compliqué à faire à cause des personnages dont
je parle et puis de son foutu caractère parce que Jean-Luc était
tout le temps de mauvais poil. Autrement, ce n'était pas un film
super-compliqué. Par contre sur Pierrot, c’était
un peu plus compliqué parce qu’on avait un emmerdement
qui s’était greffé dessus. On tournait en Techniscope.
A cette époque-là, je dis toujours en rigolant que c’était
sa période pré-marxiste. Il avait décidé
que si on tournait en noir et blanc, on tournait en format académique,
c’est-à-dire en 1,33. Si on tournait en couleur, c’était
forcément en cinémascope. Ca faisait partie de son excitation
d’être à la pointe du progrès. Quand on a
fait Le mépris, on nous avait présenté
le Techniscope. Malheureusement et heureusement, les italiens n'étaient
pas près avec leur système, donc on n'a pas tourné
mais le truc s’est imposé immédiatement après.
Donc, le Techniscope, c’est 2 perforations. Sur le cinémascope,
on a 4 perfos sur l’image puis on met un anamorphoseur qui applatit
l’image. Sur le Techniscope, il y a 2 perfos, c’est-à-dire
qu’on a une image qui est directement en cinémascope...
Une image
horizontale alors ?
Oui. Et quand on la tire, on l’aggrandit en l’anamorphosant
de manière à ce qu’elle se retrouve avec 4 perfos
pour la projection. A cette époque-là, on avait des problèmes
de définition de la pellicule, avec pas mal de grains. Et puis,
on se retrouvait à travailler avec des focales beaucoup plus
courtes, presqu'à faire du 16mm gonflé. Ca nous a posé
des problèmes d’impression, de manque de définition.
Pour redonner un semblant de définition à l’image,
de netteté, il fallait qu’on ait toujours une image qui
ait des contrastes relativement élevés. C’est-à-dire
avec des lumières de côté. On ne pouvait pas travailler
avec la lumière dans le dos par exemple. Même en extérieur,
il fallait qu’on tourne de manière à ce qu’il
y ait des ombres pour que l’image ait une consistance, sinon on
obtenait une image plate, sans définition. Ca impliquait donc
de travailler à certaines heures, de changer des axes, des angles
parce qu’on était pas bien dans la lumière.
Abordiez-vous
très différemment la couleur par rapport au noir et blanc
?
Avec l’arrivée de la couleur, on a eu de gros problèmes.
D’abord, la pellicule était moins rapide, moins sensible.
Elle n'avait pas beaucoup de latitude, entre les hautes lumières
et les ombres, beaucoup moins qu’en noir et blanc. Et puis on
a le problème de la balance des couleurs avec les lumières
tungstènes qui sont jaunes et la lumière du jour qui est
bleue. A l’époque, c’était beaucoup plus facile
de tourner en noir et blanc. Tous les gens des labos manipulaient le
noir et blanc de manière très pratique, ce qui permettait
de ne pas avoir à intervenir en tant que chef opérateur
sur les temps de développement. Alors que maintenant, au point
de vue sensibilité et latitude de pose, la couleur est exactement,
voire supérieure au noir et blanc. Etant donné que j’avais
un background important sur le noir et blanc, je savais très
bien me démerder avec ça. Parce qu’en noir et blanc
on peut modifier beaucoup d’images avec les filtres. En couleur,
on ne peut pas modifier ou très peu.
Dans Pierrot
le fou , les couleurs primaires sont beaucoup mises en avant. Comment
faisiez-vous ?
Mais ça, c’est Jean-Luc qui barbouillait des choses. Pendant
le tournage, il avait des pots de peinture de couleur très vives
et il allait peindre des objets, soit en rouge, soit en bleu, soit en
vert.
Il n’y
avait pas des problèmes de saturation de couleur ?
Non, ça se passait relativement bien à l’époque.
Sur Pierrot, les seuls problèmes qu’on avait étaient
liés au Tecniscope. Par rapport au scope classique, le seul intérêt,
c’est que comme on n'avait pas d’anamorphoseur, on avait
deux fois plus de pellicules puisqu’on tournait avec 2 perfos
au lieu de 4. Quand on avait 8000 mètres de pellicules, ça
équivalait à 16000 mètres. Avec l’anamorphoseur,
on avait de gros problèmes avec la compression et la décompression
de l’image. Par exemple, c’est très compliqué
d’avoir un horizon qui soit une ligne droite; si on la monte vers
le haut ou vers le bas, d’un seul coup, elle commence à
se déformer. C’est la même chose des verticales,
dès qu’on arrive sur les bords, au lieu d’être
bien droites elles se tortillent.
Fritz Lang
dit que le scope est juste bon pour filmer les enterrements et les serpents.
Est-ce-qu’effectivement filmer des visages en gros plan pose des
difficultés ?
L'inconvénient avec le scope, c’est qu’on ne peut
pas mettre les visages sur les bords de l’image à cause
des déformations optiques. La question c’est : est-ce-qu’on
fait un film en cinémascope ou est-ce-qu’on tourne en cinémascope,
ce qui n’est pas la même chose. Dans Le mépris,
tout ce qui se passe dans la maison est vraiment fait en cinémascope.
Les deux parties de l’image sont utilisées pour qu’il
y ait des actions qui apparaissent. C’est vraiment réfléchi
au cadre cinémascope. Alors que dans la plupart des films en
cinémascope, on filme deux mecs qui sont en train de discuter
à un bistrot, ce serait n’importe quel autre format, ce
serait pareil.
Dans Le
mépris, comme il y a un travail très précis
du cadre par rapport au déplacement des acteurs, comment ça
se passait au niveau de la mise en place des cadrages ?
Jean-Luc savait très bien ce qu’il voulait faire.
Il mettait
l’oeil dans le viseur ?
Oui, oui. Comme on avait encore à l’époque la Mitchell
avec le viseur de côté, il venait souvent regarder quand
on tournait.
Dans Pierrot,
le fou, il y a , par exemple, cette scène où après
avoir assommé un type sur un lit, Karina et Belmondo s’enfuient
par le balcon d’un appartement. C’est un très long
plan-séquence avec des mouvements de caméra compliqués,
qui épousent les déplacements des acteurs, comme une chorégraphie.
Comment Godard faisait-il pour savoir que le mouvement d’appareil
est bon parce qu’il n’y avait pas encore les combos, ces
petits moniteurs de retour ?
En fait, il posait la question, il demandait si ça allait, si
ça s’était bien passé. Toute cette partie-là
avait été faite au Caméflex, à la main,
pour avoir plus de souplesse, donc là il ne pouvait pas regarder.
Est-ce-que
ça vous posait des problèmes ces plans-séquences
?
Non, parce que ça a toujours été son truc à
Jean-Luc. Je suis sûr qu’il était malheureux qu’on
n'ait pas des caméras avec 600 mètres de pellicule. Ca
lui aurait plu de faire 20 minutes d’un coup. En même temps,
les plans toujours très longs se passent toujours dans des endroits
pas très grands. C'est donc relativement maîtrisé
du point de vue de la lumière et de la mise au point. Le seul
risque, c’est qu’un comédien se plante dans son texte
ou qu’on foire le point. Alors là, il faut s’attendre
à affronter la fureur. Parce que s’il a décidé
que c’était un plan-séquence, on va s’acharner
à faire le plan-séquence.
Propos recueillis
par Laurent Devanne |