Vous
avez réalisé une quinzaine de films, pour la plupart
autobiographiques, inspirés de votre histoire personnelle,
de votre famille. Pour ce dernier en date, Il a suffi que maman
s'en aille…, vous vous êtes inspiré de la
vie d’un proche de votre femme. Mais après avoir vu le
film, on s’aperçoit que ça reste un film de famille
personnel dans le sens où vous faites aussi le portrait de
votre fille Marie qui tient le rôle principal aux côtés
de Jean-François Stévenin. Peut-on aussi voir ce film
comme une déclaration d’amour à votre fille, avec
le désir de figer quelque chose de son enfance sur pellicule
?
Oui, je pense qu’il y a tout ça. Ce n’est pas par
hasard que cette histoire extérieure m’a attirée.
Et sans doute, inconsciemment, je me disais bien que je pourrais y
mettre un tas de choses et notamment l’une de mes filles, puisque
j’en ai deux. Marie m’a vraiment inspiré pour l’écriture
du rôle et le fait qu’elle joue est devenu évident.
Ca a été une expérience importante pour moi ;
même Stévenin qui doutait un peu s’aperçoit
à la fin qu’ils sont vraiment attachants et justes.
Le point de départ a-t-il été de faire
un film sur vos filles ?
J’ai vraiment soigné la relation que j’ai avec
mes filles depuis dix, onze ans qu’elles sont nées. J’ai
goûté une relation formidable. Peut-être qu’à
un certain âge on est plus apte à apprécier ce
genre de choses ? C’est vrai que c’est lié à
mon métier: j’ai pas mal de moments d’écriture
et donc je suis souvent à la maison. À un moment donné,
j’ai pu observer ce maître d’œuvre du Limousin
qui s’est fait soudainement plaquer par sa femme, a demandé
la garde de son enfant et l’a obtenue. C'était quelqu'un
de très occupé qui n’avait pas de regard pour
son enfant; tout ça est très loin de moi. Et en même
temps, forcément, j’y ai mis des choses de ma relation
avec ma fille. Enfin, ça c’est plutôt le point
d’arrivée du film. Finalement, ce mec qui est une espèce
d’ours mal léché, d’un seul coup a un regard
sur sa fille qui est d’autant plus fort qu’il s’aperçoit
qu’elle est importante à ses yeux et qu’elle un
prix énorme.
Vous avez une formation d'acteur de théâtre,
vous avez joué au cinéma, notamment dans vos propres
films, avez-vous songé à vous donner le rôle du
père ?
Pas du tout. D’abord, parce que c’est un rôle qui
est assez loin de moi. Et puis, ce n’est pas trop la peine de
compliquer les choses ; engager ma fille et interpréter le
rôle du film, ça aurait été trop lourd
à mener. La concentration d’un acteur, c’est vraiment
le contraire de la concentration d’un réalisateur. Un
réalisateur doit penser à tout, un acteur ne doit penser
à rien pour vraiment se sentir au service d’une inspiration
intérieure, d’une émotion ; ça aurait été
infernal.
En vous posant cette question, je pensais aussi à Stévenin
qui est acteur dans ses propres films. Comment s’est passé
votre relation avec lui ? Etait-il évident que le rôle
du père serait pour lui ?
Oui, j’y ai pensé par rapport au maître d’œuvre
de la réalité qui a un côté Richard Widmark,
une espèce de vieux cow-boy très élégant,
très solitaire et j’ai trouvé que Stévenin
pourrait s’approcher de ça, à la fois dans son
égoïsme apparent et et dans le côté tendre;
c’est vrai qu’il est attachant. Donc, j’attendais
de lui des choses comme Richard Widmark et il était très
conscient de ça. On en riait d’ailleurs. Et du coup,
je trouve qu’il a un jeu très épuré. Il
a été dans une direction qui ne lui était pas
très habituelle.
Que recherchez-vous quand vous dirigez les comédiens
et quel type de jeu cherchez-vous à éviter?
Je n'aime pas ce que j’appelle le "faux naturel".
Les acteurs aimeraient bien se passer de répétition,
ils aimeraient que ça vienne tout seul, être capables
de tout amener de leur propre initiative dans le jeu. Et quand c’est
hâtif, il y a ce faux naturel, c’est-à-dire faire
"comme si on était dans la vie", avec un peu d’impro,
et ça je déteste. Mes scénarios sont très
écrits, c’est comme de la musique et donc il faut vraiment
respecter ce qui est écrit. On ne trouve pas le réalisme
poétique comme ça. À chaque fois, on part de
zéro, c’est exactement comme un interprète de
musique, il y a des notes et on cherche le rythme, le caractère
du jeu. On a mené ce travail de précision avec Jean-François
et Marie, et ils ont très bien répondu à ça.
Comment votre fille a-t-elle vécu le tournage en étant
actrice, fille d’un père fictif et aux côtés
de son vrai père ?
Ce sont des confusions qu’elle aurait pu avoir si elle avait
vu le film fini, mais en faisant le travail, on est passé par
tellement de petits détails. Et puis, comme ça avait
été écrit à partir d’elle, il a
suffi que je la bascule dans une épure. Ca se faisait assez
facilement. Il y a des moments plus difficiles où elle pleure,
où il a fallu aller chercher quelque chose de plus inhabituel.
Elle n’a jamais eu une démarche d’actrice au sens
propre du mot.
En parlant de lui et de vous, Stévenin dit que vous
avez le même âge mais des caractères très
opposés: vous êtes plutôt lève-tôt,
sportif et lui couche-tard, buveur, fumeur. Vous êtes plutôt
gai, optimiste et lui sombre et déconneur. Qu’en pensez-vous
?
C’est vrai (rires). C’est vrai aussi qu’on
se retrouve bien sur le travail artistique. C’est quelqu’un
de très fin et très "artiste". C’est
quoi un artiste ? C’est quelqu’un qui considère
qu’il n’y a pas de savoir, pas de règlementations,
pas d’habitude, pas de facilités. Tout est toujours à
redécouvrir. Et il s’est prêté à
ce jeu formidablement. On a eu une entente très forte et en
même temps, on ne fait pas du tout le même cinéma.
Mais on s’estime énormément.
Que pensez-vous de ses films ?
Ses films lui sont très propres. C’est vraiment son univers
à lui. Il y a une logique et un caractère très
particuliers. On a quand même des choses en commun: la famille,
le raffinement dans la recherche artistique.
Je trouve que la grande qualité du film est de parvenir
à filmer la fragilité de la vie; ce personnage pourtant
massif, robuste, de bâtisseur qui plus est, semble chancelant
et perpétuellement sur le fil du rasoir, avec cette épée
de Damoclès, à savoir son cœur qui est déficient.
Oui, c’est pour ça que je l’ai choisi, il a ce
côté Gabin, tout d’un bloc et en même temps,
il est finaud. Il a une voix extraordinaire avec de très belles
nuances, il a un beau regard, une écoute, de très belles
réactions. On a essayé d’évacuer tout le
jeu en rondeur qu’il peut avoir quelque fois et qui est accumulatif.
Je trouve qu’il a un jeu d’une grande élégance.
Vous disiez vous être inspiré de votre fille,
elle a collaboré d’une certaine façon à
l’écriture, et notamment sur son angoisse de l’espace.
Je trouve que c’est assez touchant la façon dont c’est
intégré dans le film, cette peur irrationnelle qu’elle
a que le soleil explose, on peut l’interpréter comme
s’il elle avait peur que le cœur de son père explose.
Oui, j’ai écrit le rôle à partir de la connaissance
que j’avais d’elle. C’est vrai que pendant le processus
d’écriture, d’un seul coup, elle est arrivée
avec son histoire d’école et d’angoisse de l’espace.
Je me suis alors trouvé à la place de Stévenin
dans le film, je suis allé voir sa maîtresse et j’ai
été un peu frappé par ça. D’ailleurs,
elle ne voulait pas que je le mette dans le film. Comme pour beaucoup
d’enfants, ça a été une période
d’angoisse très courte, qui est passé très
vite. Et aujourd’hui, elle s’aperçoit que ça
a un vrai sens dans le film. Ainsi, elle voit bien ce que peut être
un processus créatif.
Qu’a-t-elle pensé du film ?
Le film s’est un peu fait à son insu. De même qu’elle
a joué à son insu. Sa mère est monteuse, donc
on monte à la maison. Elle rentrait de l’école,
se voyait sur l’écran de montage de l’ordinateur
et du coup, elle a toujours pensé que ça faisait partie
de son quotidien. Ensuite nous sommes allés à Montréal,
à Marrakech, dans un tas d’endroits et là elle
a vu qu’il y avait un public qui réagissait. Elle a compris
qu’on avait fait un vrai travail, abouti, et que sa part avait
été essentielle. Avec beaucoup d’humilité,
bien sûr, parce que ce n’est pas le genre à avoir
la grosse tête. Je pense qu’elle en est très fière.
Vous portez le prénom d'un titre de film de Alain Cavalier,
René. Je voudrais évoquer le cinéma
d'Alain Cavalier, cinéaste au parcours singulier, qui a commencé
par la fiction pour arriver à faire aujourd'hui des documentaires
proches du journal intime tournés en vidéo numérique
légère. J'aimerais avoir votre avis sur cette conception
du cinéma, est-ce que c'est une approche qui vous intéresserait
?
J’ai évidemment beaucoup d’estime pour Cavalier,
je trouve que c’est un artiste remarquable, qui est passé
par plusieurs formes d’expressions. Evidemment, tout son travail
est formidable. Je ne suis pas tenté d’aller vers l’autoportrait
bien que j’ai beaucoup travaillé sur l’autobiographie.
Ca pourrait m’arriver un jour mais ce n’est pas une volonté.
Choisissez-vous la fiction pour trouver une distance par rapport à
votre vécu ?
Pour moi, il n’y a pas de devenir esthétique sans la
fiction. L’autobiographie, ce sont de grands auteurs littéraires
comme Doris Lessing, John Fante qui à partir de leur expérience
émotionnelle, ont créé des récits. Je
suis plutôt dans ce travail-là. C’est vrai que
j’ai aussi une formation d’acteur de théâtre.
J’aime l’expression fictionnelle et qu’elle ait
ses sources dans l’autobiographie. Par exemple, j’ai fait
un film qui s’appelle Mystère Alexina sur un
hermaphrodite réel qui a vécu au XIXème siècle
et qui s’est suicidé à vingt ans. Il avait écrit
un journal intime. Et j’ai fait un film par rapport à
ce journal. J’adore avoir un matériau de vécu.
Mais de là à faire un autoportrait au sens propre du
mot, je ne pense pas que ce soit ce que je souhaite.
Propos
recueillis par Laurent Devanne.
Nous remercions Pierre de Gardebosc, programmateur pour avoir permis
cette rencontre.