rithy panh
))) rené féret, cinéaste

          à l'occasion de la sortie de Il a suffi que maman
              s'en aille... 
avec JF Stévenin et Marie Féret



Dans son approche naturaliste (mais au sens impressionniste, descendant de Renoir), dans son étude des caractères, des tourments psychologiques, dans son élargissement sociologique (indirectement, son dernier film Il a suffi que maman s'en aille... traite des familles monoparentales), et puis dans cette épure de la mise en scène, dans cette recherche musicale du ton juste, du jeu juste, Féret est un proche du cinéma de Claude Sautet. Avec cette même modestie et apparente simplicité, Il a suffi que maman s'en aille... avance sous les apparâts inoffensifs et consensuels de "cinéma psychologique à la française", mais au fur et à mesure que l'histoire se déroule, les personnages gagnent en profondeur et le film l'emporte par son humanisme et son infinie tendresse.
Lorsque le journal Libération lui demande en 1987, "Pourquoi filmez-vous ?", René Féret a cette réponse: "Je filme surtout pour recréer, pour rendre la vie à ce qui a disparu". Creusant invariablement le même sillon scénaristique depuis plus de trente ans, il aborde de nouveau le thème de la famille, mais cette fois-ci son approche est presque celle d'un documentariste, il ne "recrée pas", n'est pas tourné vers la nostalgie du passé mais filme bien ici le présent, celui de sa fille Marie à qui il donne le rôle principal de son film.
Olivier a 60 ans, il est maître d'oeuvre dans le Limousin, une vie accaparée par le travail et il n'a rien vu venir. Pas plus sa femme qui vient de le plaquer, ni même sa fille qui a maintenant 10 ans. Pour rattraper le temps perdu ou tenter de reconstruire rapidement un semblant de félicité familiale, Olivier se bat et obtient la garde de son enfant. Et cette renaissance qui a lieu sous nos yeux est bien celle d'un père et de sa fille qui apprennent à se re-découvrir. Jean-François Stévenin et Marie Féret constituent un couple inattendu et très attendrissant. On sait combien il est difficile de filmer le bonheur sans mièvrerie ou niaiserie (il n'est pas très photogénique...), et la beauté du film de René Féret est justement de parvenir à capter la fragilité de ce bonheur fugace en plaçant le drame (la maladie) à la porte de son histoire, tout à côté.
C'est dans les bureaux du programmateur MC4 à Grenoble, le 13 février 2007 que j'ai rencontré René Féret, plutôt jovial et blagueur, ainsi que l'avait décrit Stévenin dans une interview...

     

Vous avez réalisé une quinzaine de films, pour la plupart autobiographiques, inspirés de votre histoire personnelle, de votre famille. Pour ce dernier en date, Il a suffi que maman s'en aille…, vous vous êtes inspiré de la vie d’un proche de votre femme. Mais après avoir vu le film, on s’aperçoit que ça reste un film de famille personnel dans le sens où vous faites aussi le portrait de votre fille Marie qui tient le rôle principal aux côtés de Jean-François Stévenin. Peut-on aussi voir ce film comme une déclaration d’amour à votre fille, avec le désir de figer quelque chose de son enfance sur pellicule ?
Oui, je pense qu’il y a tout ça. Ce n’est pas par hasard que cette histoire extérieure m’a attirée. Et sans doute, inconsciemment, je me disais bien que je pourrais y mettre un tas de choses et notamment l’une de mes filles, puisque j’en ai deux. Marie m’a vraiment inspiré pour l’écriture du rôle et le fait qu’elle joue est devenu évident. Ca a été une expérience importante pour moi ; même Stévenin qui doutait un peu s’aperçoit à la fin qu’ils sont vraiment attachants et justes.

Le point de départ a-t-il été de faire un film sur vos filles ?
J’ai vraiment soigné la relation que j’ai avec mes filles depuis dix, onze ans qu’elles sont nées. J’ai goûté une relation formidable. Peut-être qu’à un certain âge on est plus apte à apprécier ce genre de choses ? C’est vrai que c’est lié à mon métier: j’ai pas mal de moments d’écriture et donc je suis souvent à la maison. À un moment donné, j’ai pu observer ce maître d’œuvre du Limousin qui s’est fait soudainement plaquer par sa femme, a demandé la garde de son enfant et l’a obtenue. C'était quelqu'un de très occupé qui n’avait pas de regard pour son enfant; tout ça est très loin de moi. Et en même temps, forcément, j’y ai mis des choses de ma relation avec ma fille. Enfin, ça c’est plutôt le point d’arrivée du film. Finalement, ce mec qui est une espèce d’ours mal léché, d’un seul coup a un regard sur sa fille qui est d’autant plus fort qu’il s’aperçoit qu’elle est importante à ses yeux et qu’elle un prix énorme.

Vous avez une formation d'acteur de théâtre, vous avez joué au cinéma, notamment dans vos propres films, avez-vous songé à vous donner le rôle du père ?
Pas du tout. D’abord, parce que c’est un rôle qui est assez loin de moi. Et puis, ce n’est pas trop la peine de compliquer les choses ; engager ma fille et interpréter le rôle du film, ça aurait été trop lourd à mener. La concentration d’un acteur, c’est vraiment le contraire de la concentration d’un réalisateur. Un réalisateur doit penser à tout, un acteur ne doit penser à rien pour vraiment se sentir au service d’une inspiration intérieure, d’une émotion ; ça aurait été infernal.

En vous posant cette question, je pensais aussi à Stévenin qui est acteur dans ses propres films. Comment s’est passé votre relation avec lui ? Etait-il évident que le rôle du père serait pour lui ?

Oui, j’y ai pensé par rapport au maître d’œuvre de la réalité qui a un côté Richard Widmark, une espèce de vieux cow-boy très élégant, très solitaire et j’ai trouvé que Stévenin pourrait s’approcher de ça, à la fois dans son égoïsme apparent et et dans le côté tendre; c’est vrai qu’il est attachant. Donc, j’attendais de lui des choses comme Richard Widmark et il était très conscient de ça. On en riait d’ailleurs. Et du coup, je trouve qu’il a un jeu très épuré. Il a été dans une direction qui ne lui était pas très habituelle.

Que recherchez-vous quand vous dirigez les comédiens et quel type de jeu cherchez-vous à éviter?
Je n'aime pas ce que j’appelle le "faux naturel". Les acteurs aimeraient bien se passer de répétition, ils aimeraient que ça vienne tout seul, être capables de tout amener de leur propre initiative dans le jeu. Et quand c’est hâtif, il y a ce faux naturel, c’est-à-dire faire "comme si on était dans la vie", avec un peu d’impro, et ça je déteste. Mes scénarios sont très écrits, c’est comme de la musique et donc il faut vraiment respecter ce qui est écrit. On ne trouve pas le réalisme poétique comme ça. À chaque fois, on part de zéro, c’est exactement comme un interprète de musique, il y a des notes et on cherche le rythme, le caractère du jeu. On a mené ce travail de précision avec Jean-François et Marie, et ils ont très bien répondu à ça.

Comment votre fille a-t-elle vécu le tournage en étant actrice, fille d’un père fictif et aux côtés de son vrai père ?

Ce sont des confusions qu’elle aurait pu avoir si elle avait vu le film fini, mais en faisant le travail, on est passé par tellement de petits détails. Et puis, comme ça avait été écrit à partir d’elle, il a suffi que je la bascule dans une épure. Ca se faisait assez facilement. Il y a des moments plus difficiles où elle pleure, où il a fallu aller chercher quelque chose de plus inhabituel. Elle n’a jamais eu une démarche d’actrice au sens propre du mot.

En parlant de lui et de vous, Stévenin dit que vous avez le même âge mais des caractères très opposés: vous êtes plutôt lève-tôt, sportif et lui couche-tard, buveur, fumeur. Vous êtes plutôt gai, optimiste et lui sombre et déconneur. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai (rires). C’est vrai aussi qu’on se retrouve bien sur le travail artistique. C’est quelqu’un de très fin et très "artiste". C’est quoi un artiste ? C’est quelqu’un qui considère qu’il n’y a pas de savoir, pas de règlementations, pas d’habitude, pas de facilités. Tout est toujours à redécouvrir. Et il s’est prêté à ce jeu formidablement. On a eu une entente très forte et en même temps, on ne fait pas du tout le même cinéma. Mais on s’estime énormément.

Que pensez-vous de ses films ?
Ses films lui sont très propres. C’est vraiment son univers à lui. Il y a une logique et un caractère très particuliers. On a quand même des choses en commun: la famille, le raffinement dans la recherche artistique.

Je trouve que la grande qualité du film est de parvenir à filmer la fragilité de la vie; ce personnage pourtant massif, robuste, de bâtisseur qui plus est, semble chancelant et perpétuellement sur le fil du rasoir, avec cette épée de Damoclès, à savoir son cœur qui est déficient.
Oui, c’est pour ça que je l’ai choisi, il a ce côté Gabin, tout d’un bloc et en même temps, il est finaud. Il a une voix extraordinaire avec de très belles nuances, il a un beau regard, une écoute, de très belles réactions. On a essayé d’évacuer tout le jeu en rondeur qu’il peut avoir quelque fois et qui est accumulatif. Je trouve qu’il a un jeu d’une grande élégance.

Vous disiez vous être inspiré de votre fille, elle a collaboré d’une certaine façon à l’écriture, et notamment sur son angoisse de l’espace. Je trouve que c’est assez touchant la façon dont c’est intégré dans le film, cette peur irrationnelle qu’elle a que le soleil explose, on peut l’interpréter comme s’il elle avait peur que le cœur de son père explose.
Oui, j’ai écrit le rôle à partir de la connaissance que j’avais d’elle. C’est vrai que pendant le processus d’écriture, d’un seul coup, elle est arrivée avec son histoire d’école et d’angoisse de l’espace. Je me suis alors trouvé à la place de Stévenin dans le film, je suis allé voir sa maîtresse et j’ai été un peu frappé par ça. D’ailleurs, elle ne voulait pas que je le mette dans le film. Comme pour beaucoup d’enfants, ça a été une période d’angoisse très courte, qui est passé très vite. Et aujourd’hui, elle s’aperçoit que ça a un vrai sens dans le film. Ainsi, elle voit bien ce que peut être un processus créatif.

Qu’a-t-elle pensé du film ?
Le film s’est un peu fait à son insu. De même qu’elle a joué à son insu. Sa mère est monteuse, donc on monte à la maison. Elle rentrait de l’école, se voyait sur l’écran de montage de l’ordinateur et du coup, elle a toujours pensé que ça faisait partie de son quotidien. Ensuite nous sommes allés à Montréal, à Marrakech, dans un tas d’endroits et là elle a vu qu’il y avait un public qui réagissait. Elle a compris qu’on avait fait un vrai travail, abouti, et que sa part avait été essentielle. Avec beaucoup d’humilité, bien sûr, parce que ce n’est pas le genre à avoir la grosse tête. Je pense qu’elle en est très fière.

Vous portez le prénom d'un titre de film de Alain Cavalier, René. Je voudrais évoquer le cinéma d'Alain Cavalier, cinéaste au parcours singulier, qui a commencé par la fiction pour arriver à faire aujourd'hui des documentaires proches du journal intime tournés en vidéo numérique légère. J'aimerais avoir votre avis sur cette conception du cinéma, est-ce que c'est une approche qui vous intéresserait ?
J’ai évidemment beaucoup d’estime pour Cavalier, je trouve que c’est un artiste remarquable, qui est passé par plusieurs formes d’expressions. Evidemment, tout son travail est formidable. Je ne suis pas tenté d’aller vers l’autoportrait bien que j’ai beaucoup travaillé sur l’autobiographie. Ca pourrait m’arriver un jour mais ce n’est pas une volonté.

Choisissez-vous la fiction pour trouver une distance par rapport à votre vécu ?

Pour moi, il n’y a pas de devenir esthétique sans la fiction. L’autobiographie, ce sont de grands auteurs littéraires comme Doris Lessing, John Fante qui à partir de leur expérience émotionnelle, ont créé des récits. Je suis plutôt dans ce travail-là. C’est vrai que j’ai aussi une formation d’acteur de théâtre. J’aime l’expression fictionnelle et qu’elle ait ses sources dans l’autobiographie. Par exemple, j’ai fait un film qui s’appelle Mystère Alexina sur un hermaphrodite réel qui a vécu au XIXème siècle et qui s’est suicidé à vingt ans. Il avait écrit un journal intime. Et j’ai fait un film par rapport à ce journal. J’adore avoir un matériau de vécu. Mais de là à faire un autoportrait au sens propre du mot, je ne pense pas que ce soit ce que je souhaite.


Propos recueillis par Laurent Devanne.
Nous remercions Pierre de Gardebosc, programmateur pour avoir permis cette rencontre.