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Dans
le dossier de presse, on apprend qu’il y avait une sorte de
loi du silence autour des origines de votre famille et de vos parents
en particulier : votre père refusait de parler de son passé
d’immigré juif lituanien, et votre mère de ses
origines catholiques, issue d'une famille réactionnaire. Qu’est-ce
qui vous a incité à briser cette loi du silence et à
partir à la recherche de vos racines ?
D'abord, "loi du silence", c’est un peu fort. C’est
pas une loi, je dirais que c’était un usage. Mes parents
étaient plutôt réservés. Je me suis rendu
compte, récemment, qu'au cours des enquêtes qui ont précédé
le film ou même lors de la fabrication du film, j’apportais
des choses que j’avais apprises et ça les intéressait
et là, ils me racontaient des choses. Donc, pour qu’il
y ait du silence, il faut être deux. Il y avait peut-être
leur silence, mais il y avait peut-être, une absence de questions
venant de ma part. Je pense que le silence se constitue comme ça.
Ce n'est pas une loi, il y a des terrains. Mon père n’était
pas juif lituanien, c’est son père, mon grand-père
qui est parti de Lituanie au début du siècle et qui
est allé aux Etats-Unis, comme des millions de juifs d’Europe
du Nord à la même époque. Et il a fait, comme
la majorité des immigrants américains de l’époque
: il a tiré un trait sur ce qu’il y avait avant. Au fond,
il a voulu s’intégrer, il a voulu trouver un métier,
vivre mieux, apprendre l’anglais, devenir un citoyen américain.
J’ai découvert qu’il arrive en fait en 1904. Il
fallait attendre 5 ans si on voulait devenir citoyen américain
et dès qu’il le peut, 5 ans après, il devient
citoyen américain. Il n'a pas attendu 6 ans ou 10 ans. Et ça,
c’est le fait de beaucoup d’immigrants de cette génération-là,
qui, au fond, tirent un trait sur le passé : l’avenir
est devant eux, le bonheur est devant eux. Le bonheur, c’est
de devenir un citoyen américain et donc il n’en parle
pas. Mon père, lui-même, savait très peu de choses
sur la Lituanie. Je me souviens très bien lui en avoir parlé,
j’ai pas un souvenir précis, mais je sais que j’ai
posé des questions : il ne savait pas de quel village il venait,
il n’avait pas appris le yiddish. Il avait passé son
bar-mitsva parce que son père avait voulu, mais après,
il avait tout balancé. Donc, il avait peu de choses à
me rapporter de la vie d’avant. Ca ne l’avait pas beaucoup
intéressé parce qu'il était communiste, il pensait
que l’avenir serait radieux, que la révolution était
pour demain, qu’on allait construire l’homme nouveau,
il pensait que l’URSS était un pays où se réalisait
le socialisme. Il ne s’embarrasse pas du passé, tout
simplement. Ma mère, c’était une autre attitude,
mais ça consistait aussi à ne pas rapporter beaucoup
de choses de ce qu’il y avait eu avant elle. Et moi, j’arrive
…alors, pourquoi, moi, je me pose la question, alors que j’ai
un frère qui ne se la pose pas ?… à mon avis,
il y a beaucoup de choses qui rentrent en ligne de compte. À
partir de la fin des pays dit "socialistes" - ça
faisait bien longtemps que je n’avais pas la moindre illusion
politique sur la nature des pays à l’est de Berlin -
on se pose des questions. On peut se les poser sur beaucoup de choses
: sur la nature de la Révolution, sur la question du parti,
sur l’avant-garde du prolétariat, sur l’existence
même de la lutte des classes. Nous sommes tous obligés
de nous poser des questions. Et, moi-même, ayant beaucoup milité
et ayant une certaine éducation politique, je crois qu’il
y a eu l’idée de revenir en arrière, non pas pour
trouver un monde meilleur, pas du tout, mais au fond, pour comprendre
un peu mieux d’où je venais et peut-être, découvrir
ce qu’on ne m’avait pas transmis et qui m’aiderait
à mieux comprendre le futur. C’est un peu comme ça
que je vois ça. Au fond, il y a eu des tentatives qui n’ont
pas marché historiquement, on se retrouve... je me... je vais
parler à la première personne... je me retrouve démuni,
sans théorie, presque sans utopie, ce qui est encore plus grave.
Un des moyens de retrouver un peu d’énergie, c’est
d’aller voir ce qu'il y avait avant et qu’on ne m’a
pas dit. Ca a l’air d’un chemin purement politique mais
au-delà de cela, il y a un chemin personnel. À un moment
donné, cette absence de racines me pèse, me fait souffrir.
La troisième chose, c’est l’aspect curieux du documentariste,
j’ai envie d’aller en Lituanie, voir à quoi ça
ressemble, tout simplement. Donc, tout ça est mélangé,
dans un sentiment qui se met en place pendant les années 90.
J'ai écrit mon texte de départ en 96 et c’était
nécessaire au fond. Je dois faire ça, il faut que je
fasse ça.
Est-ce qu’il y a aussi le besoin d’affirmer une
identité ?
Alors ça, c’est autre chose. Au fond, il y a une question
qui est sous-jacente : je suis issu de deux traditions, l’une
française, provinciale et parisienne, plutôt catholique
et l’autre d’une tradition juive d’Europe du Nord,
des gens qui partent aux Etats-Unis, l’immigration, la diaspora
juive. Pendant longtemps, j’ai cru que je devais choisir. J’étais
français ou j’étais américain, j’étais
juif ou j’étais catholique. Au fond, je ne suis ni l’un
ni l’autre ou je suis tout. Par la religion, je ne suis pas
juif, ça se transmet par la mère. Je n’ai pas
eu d’éducation religieuse. Je ne me suis pas converti,
je suis totalement sans dieu, mais ça va très bien.
Donc, je n’ai pas à me revendiquer d’une religion
contre une autre et d’une terre contre une autre. Simplement,
ce que j’ai appris, grâce au travail du film, c’est
à connaître ces endroits dont je venais, à y aller,
à rencontrer des gens qui auraient pu être mes cousins,
à rencontrer ce que voulait dire le fait que vos voisins tuent
votre famille, comme ça s’est passé en Lituanie
au début de la Deuxième Guerre Mondiale. Bien sûr,
c’est peut-être sous l’ordre de nazis mais dans
90% des villages lituaniens, ce sont les lituaniens qui ont tués
leurs voisins juifs, c’est pas des méchants soldats allemands.
Donc, j’ai appris tout ça. Je l’ai éprouvé
: j’étais dans des synagogues vides, j’ai vu des
archives de ghettos, j’ai vu…et j’ai fait tout ce
chemin-là. Je me suis approprié cette histoire. Ça
ne m’a pas transformé au point de dire : je suis plutôt
ça que ça. Par contre, mes racines ne sont plus imaginaires,
elles sont constituées de lieux réels, de noms réels,
d’endroits réels, de couleurs de ciel, de la neige, du
bateau, le chemin de l’immigrant…Je voulais traverser
l’Atlantique en bateau, comme mon grand-père, même
si, a priori je n’aime pas trop le bateau, mais bon, je me disais,
il faut que je le fasse, eux non plus n’aimaient pas le bateau.
Et toutes ces choses-là, je me les suis réappropriées.
Ça n’a pas fait de moi un juif lituanien, un immigrant
américain ou un paysan picard, mais je sais d’où
je viens.
Vous faites du documentaire au sens où il y a une vraie
volonté de sortir de la fiction, d’un imaginaire, et
de mettre des images réelles sur quelque chose qui était
effectivement de l’ordre d’un temps imaginé et
fantasmé.
…non, là je ne suis pas d’accord. Dans le film,
tout est vrai. Tous les personnages que je rencontre sont dans leur
propre rôle. Les rencontres que je filme sont souvent totalement
improvisées : ce sont des gens que je rencontre aux archives
historiques, dans un bureau, au coin d’une synagogue…mais
il y a pourtant beaucoup de choses qui sont totalement préméditées.
Elles ne sont pas forcément écrites ou scénarisées
comme dans une fiction. Un exemple : au début du film, je sais
que je vais suivre la piste de mon nom. Je vais suivre ce nom «Copans»
qu’on m’a transmis, et qui, par ailleurs représente
une chance très grande pour moi parce que c’est un nom
rare. Quand je trouve des «Copans», il y a de grandes
chances qu’ils soient de ma famille, alors que si je m’étais
appelé «Cohen», il y en a des millions et je ne
sais pas si j’aurais pu…j’aurais fait un autre film,
sur le fait que je me perdais dans la multitude. En tout cas, le nom
«Copans» est une trace solide qui me permet de remonter
dans le temps. Mais je voulais raconter l’histoire des esclaves
américains qui n’ont pas de noms puisqu’ils sont
une marchandise. En général, ils ont pris le nom de
leur propriétaire. Donc, je savais qu’une généalogiste
américaine travaillant sur les descendants d’esclaves
pouvait me raconter cette histoire-là. Ca me semblait un contrepoint
indispensable. Moi, j’ai un nom qui représente un certain
capital et j’en fais usage, je me prends la tête pour
savoir d’où vient ce nom, et il y en a qui n'ont pas
de nom. Je voulais que cette histoire soit dans le film donc j’ai
choisi de rencontrer une généalogiste spécialiste
des descendants d’esclaves. J’en ai vu plusieurs, j’ai
choisi celle qui me plaisait, je l’ai amené à
l’endroit qui me plaisait, à l’heure où
j’allais tourner, j’ai discuté avec elle de son
texte. Et puis, j’ai fait sembler de la rencontrer. C'est absolument
une scène de fiction. C’est pas du tout du hasard. Donc,
opposer le documentaire à la fiction, là c’est
faux, ça ne marche pas, parce que le film est une fiction.
Autre exemple : à la fin, je trouve 25 «Copans »
dans ce petit village en Lituanie, à Anyksciaï, mais au
sens strict généalogique, rien ne me prouve qu’ils
soient de ma famille. Je n’ai jamais pu faire la connexion précise,
exacte que mon grand-père ou ses frères étaient
issus d’une de ces personnes. Donc, je le suppose. Un généalogiste
connu est venu voir mon film : il a trouvé que c'était
vraiment un film d’amateur, à peine débutant,
parce qu'au fond, je faisais un travail généalogique
très très faible. Quand les gens font leur arbre, ils
veulent vraiment savoir d’où ils viennent. Moi, j’ai
trouvé un nid de «Copans» dans une petite ville
qui est probablement la ville dont je viens. Qui est probablement.
Mais dans le film, je fais comme si j’étais sûr.
J'en fais une légende, je trouve presque la maison d’où
serait parti mon grand-père. Et donc, d’une certaine
façon, je le transforme moi-même en fiction. Donc, il
n'y a pas la vérité contre le fantasme ou le documentaire
contre la fiction. Il y a l’envie profonde de raconter des histoires,
de me servir de cadeaux et de rencontres qui ne sont pas là
par hasard, parce que je suis un chemin très précis,
je m’intéresse à certaines choses plutôt
qu’à d‘autres. Tous ces choix-là constituent
une construction qui est très très proche d’une
construction de fiction.
Pourquoi êtes-vous parti sur cette idée de mettre
en scène des situations, est-ce parce que vous ne pouviez pas
les saisir dans le réel ?
Ils sont dans le réels ! Cette généalogiste américaine
dont je parle, jusqu’à ce que je vous le dise, je pense
que vous étiez persuadé que c’est une rencontre
de hasard, à un endroit où il y a des archives. Et j’aurais
pu la rencontrer ainsi, mais j’allais pas attendre une semaine
de savoir si elle allait arriver. À un moment donné,
je peux me simplifier un tout petit peu la vie et ne pas confier le
sort du film à un hasard qui ferait que, peut-être, au
bout de 15 jours, 10 jours ou d’1 mois, je rencontrerais une
généalogiste américaine qui fait des généalogies
de descendants d’esclaves. Donc, je l’organise. Et tant
qu’à faire, autant qu’elle soit la plus riche et
la plus présente possible à l’écran. J’aimais
bien qu’elle soit âgée,qu’elle soit d’origine
française, toute une série de choses qui rendait son
récit encore plus complexe, je pensais qu’elle serait
bonne à l’écran aussi, ça compte. C’est
un travail normal de cinéaste. Après que ce soit du
documentaire ou de la fiction, si vous voulez absolument qu’on
mette des étiquettes, on peut le faire mais c‘est un
travail de choix et d’élaboration. Je suis avec mon nom
précieux et il y en a qui n'ont pas de nom, alors qu’est-ce-qu’on
fait ? C’est comme le repas dans la famille juive en Lituanie,
où on leur dit :«les racines ?» et ils disent:
« Ah, si on était des nobles, des barons ou des comtes,
peut-être qu’on connaîtrait nos origines, mais nous
sommes des gens simples, donc on sait pas d’où on vient
!». Sous entendu, moi qui m’intéresse à
mes origines, je suis un aristocrate. Très bien, ça
me fait rire. Enfin, j’entends bien ce qu’ils veulent
dire. Et cette scène donne un contrepoint à l’attitude
que je peux avoir dans le film. On pourrait croire que je suis précieusement
attaché à ce nom qui est un capital, que je veux vraiment
savoir quelles sont toutes mes origines, et que je vais constituer
un arbre généalogique alors qu’au fond, je suis
aussi prêt à me moquer de ma propre démarche.
D’ailleurs, la scène de votre cousin américain
qui collectionne tout ce qui porte le nom «Copans» est
aussi une caricature de votre démarche.
Oui, oui. Lui, il va jusqu’au bout. Comme il est aux Etats-Unis,
il y a tout un commerce autour de ça. Il a l’annuaire
des «Copans», il a même un blason des «Copans»
qui est une idée totalement farfelue. Sur ce blason, il est
marqué «Russie» avec un heaume de chevalier, des
lettres yiddish, et «Copans» écrit au-dessus. Et
il dit : "C’est le blason de notre famille !", mais
il se marre, il sait bien que ce n'est pas vrai. Et puis, il me sort
une autre chose magnifique qui est un collage de photos. À
un moment donné, un de nos grands oncles a dû participer
à une opération foncière et donc il y a un endroit
en Floride où il y a une rue «Copans» donc tous
les commerces de cette rue s’appellent le «Copans Business
Center». Il a pris toutes ces photos, il les met derrière
son dos dans son bureau et il dit: "Mes clients sont impressionnés
parce qu’ils croient que je possède tout ça, parce
qu’il y a mon nom dessus". Il le dit avec beaucoup d’humour,
mais néanmoins, tout ça pointe une chose qui est le
côté américain où le nom est devenu une
marchandise. Le nom sert à faire de la pub, le nom signifie
la propriété, d’ailleurs, les esclaves n’ont
pas de nom mais ils sont une marchandise. Tout ça est parfait
pour décrire ce qu'est le capitalisme américain et quel
usage peut être fait du nom en rapport avec les usages marchands
et ça n'empêche pas de rire.
Vous avez écrit deux textes en 1996 (1)
qu’on peut considérer comme les scénarii ou de
façon différente, comme le début de l’écriture
d’un journal intime qui ensuite deviendrait cinématographique,
qui passerait par l’image. Pourquoi ce film sort 7 ans après
? Est-ce que ça a été long à faire ? Avez-vous
rencontré des difficultés particulières ?
Effectivement, j’ai écrit le texte en 96 et pendant 3
ans, on a essayé de trouver l’argent à la télévision
et j’ai seulement trouvé le financement du film en 99.
Ensuite, j’ai préparé le film, j’ai tourné,
j’ai monté et le film était fini il y a un an.
Il a été un peu long à se faire, mais c’est
lié à beaucoup de choses. D'une part, au fait que je
ne fais pas que ce film. Je suis producteur (2)
et je réalise d’autres films. C’est lié
au fait que ça représentait un gros travail aussi, enfin,
intérieur, d’arriver à gérer toutes ces
questions. C’est lié aux questions du traitement dentaire
qui a pris 2 ans 1/2 et que j’ai tourné pendant le temps
de la préparation. Donc, toutes ces choses-là ont pesé
d’une façon ou d’une autre mais, la raison fondamentale,
c’est qu’on a mis beaucoup de temps à trouver du
financement pour faire le film.
Ce film démarre donc par l’écrit, par
ces deux textes, Histoire(s) de Famille(s) et Histoire(s)
de Racine(s). Que représente l’écrit par
rapport à l’image dans votre démarche ?
Et bien, c’est très important. Je pense que c’est
très important avant de faire un film, d’écrire.
Alors, je n’écris pas le scénario. Un documentariste
n’écrit pas le scénario, on écrit les scénarios
quand le film est fini, quand le montage est terminé. L'écrit
représente le désir du film. Et c’est très
important, parce qu'on pourrait croire que le documentariste, c’est
une espèce
de pêcheur passif : il va dans la réalité avec
un grand filet, il regarde des trucs autour de lui, il sort sa caméra,
il tourne, il rentre chez lui et puis il le monte et ça fait
un film. Si on croit ça, c’est une erreur totale parce
que c’est bien avant que le film commence. Au fond, dans le
texte, il n'y a pas de scènes précises qui sont en rapport
avec le film que j’ai fait. Il y a peut-être un cimetière
qui est décrit, une traversée de l’Atlantique
ou une scène chez le dentiste mais, il n'y a rien de concret
qui peut se rapporter au film que j’ai fait. En plus, à
l’époque, je n’avais fait aucune recherche généalogique,
je n’avais jamais été en Lituanie, c’était
totalement dans ma tête. Par contre, le désir du film
qui est dans le texte, est, à mon avis, très proche
du film. C ’est-à-dire la même nécessité
d’aller chercher mes racines, la même volonté de
s’ouvrir vers les autres, l’idée que les racines,
c’est aussi les dents. Le texte comme
manière de condenser le désir du film qu’on veut
faire. Un désir clair - non pas simple mais clair, constitué
- avec une idée de ce que ça va traiter, de vers où
l’on va aller, du type de personnes qu’on va rencontrer.
Il y a des documentaristes qui écrivent plus ou moins bien.
Moi, j’ai un certain plaisir à écrire, non pas
que j’écrive en permanence mais c’est une manière
au fond de préciser ma pensée. J'ai besoin de penser
avant de filmer.
Est-ce qu’on peut imaginer que ce film aurait pu être
un ouvrage ?
Oui, alors oui, c’est assez juste. Le film aurait pu être
un ouvrage, au sens d’un ouvrage écrit vous voulez dire
?
Oui.
J’aimerais toujours faire un ouvrage écrit à partir
de ce qui est de l’ordre de la réflexion, des rencontres
que j’ai pu faire au cours du film dont je pense qu’elles
ont du poids, où je trouve les dialogues très riches.
Une de mes idées était - le film fini par ailleurs -
et si on faisait un livre ? Si je pouvais rassembler les livres ou
les grandes parties des livres qui m’ont inspiré, si
je pouvais mettre en avant ma démarche de cinéaste,
si je pouvais mettre en avant, de façon plus longue, ce que
disent les gens que j’ai rencontré au cours de cette
enquête, ça constituerait un objet qui aurait du sens.
Mais, ça représente un gros travail, un travail d’édition
qui n’est pas évident parce que ce n’est pas exactement
le scénario du film, c’est autre chose. Ca serait un
livre d’enquêtes filmées devenues texte pour penser,
pour partager avec d’autres à travers l’écrit.
C’est quelque chose que j’aimerais faire, ouais…
À quel moment le stylo se transforme-t-il en caméra
(3) ? Vous filmez de très près
la matière, c'est quelque chose qui revient beaucoup dans le
film, un peu comme si vous écriviez des phrases avec une caméra
?...
Oui.. je n'ai jamais été trop à l’aise
avec l’idée de la caméra et du stylo mais admettons,
c’est surtout…comment dire ?… j’ai une formation
d’opérateur, j’ai fait une école, l’Idhec
en section prises de vue. J’ai été assistant-opérateur,
chef opérateur, je le suis encore. Je tourne l’image
de mes films. Donc, j’ai un rapport à l’image très
fort, très direct et j’aime me servir de la caméra,
j’aime avoir la caméra et danser devant ce que je vais
filmer. Bon, c’est pas l’extase des soufis mais, voilà,
je peux rentrer dans des choses qui ne sont pas seulement des personnages,
vous avez tout à fait raison, qui sont de la matière,
de la glace, de la corde, les ciels, l’eau de la mer, l’écume.
Et je trouve que c’est une chance de ce cinéma-là,
entre guillemets dit "documentaire", de ne pas être
seulement avec de l’intrigue ou du personnage mais de pouvoir
être totalement en face du monde. C’est plus le rapport
d’un poète, non pas que je me mette dans cette catégorie,
mais au fond, c’est une manière de regarder le monde,
d’y voir du senti, de l’émotion, de la présence,
non pas divine mais de la présence des choses, des matières,
et que ça, ça peut faire du cinéma. Ce n’est
pas seulement quelqu’un qui vous parle ou un interview qui constituent
la trame obligée du cinéma. Ca j’y tiens beaucoup
et je regrette presque qu’il n'y en ait pas plus mais c’est
indiscutablement quelque chose qui est de l’ordre d’un
rapport poétique au monde.
Jean-Louis Comolli dit que dans votre démarche vous
cherchez à "sauver quelque chose de l’innocence
du monde". Est-ce-que ça rejoint aussi cette idée
qu'étant donné que vous avez un large passif en tant
qu'homme d’image, vous avez accumulé beaucoup d'images,
il y aurait un besoin personnel de revenir à quelque chose
de plus essentiel, un rapport plus direct à la matière
et à l'image ?
C’est…oui, peut-être ? J’avoue que je ne saurais
pas exactement comment définir…c’est vrai que c’est
quelque chose que j’ai appris avec Robert Kramer, avec Marc
Huraux, avec d’autres cinéastes. À un moment donné,
il faut se dégager de celui qui vous parle et se regarder,
voilà… regarder les objets ou la nature, ou regarder
le paysage, un agencement de bâtiments, de matière dans
une ville. C’est un des autres chemins que j’ai en tant
que réalisateur, producteur et opérateur. Je dirige
une série de films d’architectures pour Arte où,
au fond, on se retrouve pendant 26 minutes, il faut faire parler un
bâtiment, faire parler de l’inerte. C’est pas une
interview de l’architecte, c’est une interview des habitants.
On doit faire passer l’architecture du lieu, mais pas seulement
la connaissance, mais aussi l’émotion du lieu. "Qu’est-ce
que ça me dit ce mur ?". Et bien, c’est en rapport
direct avec les plans de matière qu'il peut y avoir dans Racines.
Il y a cette idée que dans le monde, il y a une présence
qui n’est pas exactement de l’humain. Peut-être
que je peux y projeter des choses humaines mais, à un moment
donné, c’est autre chose et pourtant ça me parle,
je peux en faire des images et les transmettre à d’autres,
et d’autres y verront des émotions. Et ça m’est
indispensable.
Et ça rejoint l’improvisation du jazz, cette façon
de filmer ?
Oui, ça c’est clair. Je crois que le film est profondément
marqué, dans l’ensemble de sa forme, par le jazz. Il
y a un côté "improvisation sur un thème donné".
On improvise et puis le soliste s’éloigne, puis revient
au thème. Le film a un peu ce mouvement de va-et-vient, presque
ce mouvement de lune vague. Je profite de toutes les rencontres pour
partir avec d’autres personnes, pas forcément sur le
thème des racines mais sur des chemins qui ont l’air
des chemins de traverse et puis je reviens au thème. Quand
je filme, entre la personne filmée, l’ingénieur
du son et moi, on improvise ensemble. C’est de l’ordre
d’une jam session : on commence à tourner et l’on
ne sait pas ce qu’il va se passer, je ne sais pas ce que l’autre
va me dire. Par exemple, un des personnages – le généalogiste
cévenol qui est très plaisant,c’est une rencontre
de hasard – je l’ai filmé 7 minutes et j’ai
gardé 6 au montage. Il s’est mis dans une certaine position,
moi j’étais dans une autre. La gardienne de la synagogue
rentre dans la synagogue, je ne la suis pas et puis après elle
vient... il y a des formes qui s’improvisent en direct et ça
ressemble très fortement à l’improvisation du
musicien de jazz. Mais une improvisation, ce n’est pas prendre
son instrument et souffler n’importe comment. Évidemment,
c’est fondé sur beaucoup de travail. Le film est profondément
marqué dans sa forme par : qu’est-ce-que c’est
que le jazz qui est au fond la musique de mon enfance, la musique
que ma transmis mon père.
Tout le film est en plan subjectif puisque c’est vous
qui tenez la caméra. Est-ce qu’à un moment donné,
vous vous êtes dit : est-ce-que je pourrais devenir le personnage
de mon film et avoir un chef opérateur qui me filme ? Ou est-ce
que ça rejoint évidemment cette idée: je fais
un film sur moi, mais je filme les autres avant tout ?
…l’idée de prendre un chef opérateur pour
me filmer, non ça c’est totalement absurde. Par contre,
je suis dans le film avec toutes les séquences chez le dentiste.
J’y suis, mais je me filme moi-même. Je tiens la caméra
à bout de bras pendant que le dentiste fait ce qu’il
doit faire. Il y a une ou deux fois aussi, on me voit dans une chambre
d’hôtel en train de consulter un annuaire, des choses
comme ça. L’idée de base, c’était
: c’est moi qui filme, j’existe mais en étant off.
Par ailleurs, je dis ça, alors qu’il y a 5 séquences
chez le dentiste où je pense que j’existe très
fort parce que je suis quand même celui qui subit ce que tout
le monde déteste. À ce moment-là, j’attire
au moins la sympathie des spectateurs même s’ils ferment
les yeux parce qu’ils n’aiment pas ça. Après,
ça n’avait pas de sens que je me mette devant la caméra
pour parler. Je ne gagnerais rien, sinon à faire masque. Je
parle avec Dovid Katz (professeur de yiddish, ndlr) à Vilnius.
Il me parle directement, il n'est pas gêné par la caméra,
ni moi par le fait de parler quand je tiens la caméra et il
y a un échange direct qui est exactement ce que je veux, c’est-à
dire faire un film en étant en face des autres et en filmant.
Dans votre texte, Histoire(s) de Racine(s), vous
faites référence à une citation de Michel Leiris.
Grossièrement, il dit que la corne du taureau est une menace
matérielle permanente pour le torero qui, je cite: "sublime
son art et l’empêche d’être une simple ballerine".
Je ne sais pas si c’est lié à la longueur du projet,
mais il me semble qu'il y a, chez vous aussi, ce souci de ne pas être
complaisant. Donc quelle a été pour vous cette corne
de taureau ?
Oui, enfin, il faut préciser : le texte de Michel Leiris est
une préface à un livre autobiographique qui s’appelle
L’âge d’homme et la préface s’appelle
La littérature comme une tauromachie. En fait, il
parle du torero mais en disant que pour l’écrivain, pour
celui qui parle de lui-même, il ne faut pas qu’il se cache
. S’il essaye d’être sincère, il doit l'être
jusqu’au bout. Il faut qu’il montre des choses qui peuvent
avoir l’air honteuses, peu louables, parce que sinon, il va
masquer une partie des choses et surtout, il arrangera son écriture
de telle façon que lui n’éprouvera pas la menace
de l’ombre de la corne du taureau. C’est sur le danger,
sur la position du danger que l’artiste doit éprouver
pour aller au bout de son art. C’est un texte très important
pour moi parce que ça me permet de voir à quel point
un film peut être important pour quelqu’un. C’est-à-dire
jusqu’où va quelqu’un pour éprouver ce danger…
est-ce-que c’est quelque chose de commande, est-ce-que c’est
quelque chose de complaisance, est-ce-que c’est un joli film
plaisant, bien fait et tout ? Mon idée était que je
devais éprouver l’ombre de la corne du taureau. Pour
moi c’était : je vais vous parler de moi, je vais faire
une recherche biographique, et bien, en même temps, je vais
chez le dentiste, j’ai la gueule ouverte, on voit mes implants,
on voit le dentiste en train de couper les fils qui tenaient mes gencives,
etc.…Et au fond, là, ce sont des moments très
durs, mais ça rejoint tout à fait la position de Michel
Leiris. C’est pas seulement de l’écriture, c’est
un acte, c’est ça la nuance ! Cette chose-là,
chez le dentiste, est vraiment en train de se produire. C’est
pour de vrai et c’est moi. Donc, je pars de mon autobiographie,
mais je prends le risque de dire : "Vous voulez rentrer dans
ma tête, et bien, regardez mes dents !".
Et dans la suite du film, dans la mise en scène de toutes ces
petites scènettes… jusqu’à quel point avez-vous
le sentiment de vous mettre en danger au niveau de la mise en scène
?
Le danger n'est pas permanent. C’est-à-dire…on
l’éprouve de différentes façons. Il y avait
d’abord cette idée du dentier. C’est le prix à
payer, ça c’est une chose. L’autre chose, c’est
le fait que, dans la plupart des séquences -pas dans toutes-
quand je commence à tourner, je ne sais pas du tout ce qu’il
va se passer. C’est une prise de risque : on commence à
tourner et on ne sait pas de quoi va être fait le plan, on ne
sait pas ce que l’autre va dire. Je commence un mouvement, je
ne sais pas comment je vais le finir…c’est être
dans l’expérience du moment. Et ça implique un
certain type de filmage, de rapport aux autres, mais c’est une
prise de risques puisqu’on commence un plan, il faut le réussir,
il faut que quelque chose s’y passe, il faut que ça soit
net, bref… il faut que quelque chose me soit donné pour
que je puisse le donner au spectateur. Après, il y a d’autres
risques qui sont plus anecdotiques. Je n’aime pas particulièrement
le bateau. Passer 9 jours sur un porte-containers pour traverser l’Atlantique,
c’était une petite épreuve. Il y a des moments
plus agréables qu’être en hiver en Lituanie. Tout
ça, ce sont des prises de risques -elles ne sont mortelles,
je ne me mets pas en face d’une escouade avec des fusils - mais
je suis en position de pouvoir vraiment éprouver quelque chose.
Et à partir de ça, faire des images et des sons pour
raconter une histoire et la donner aux spectateurs.
Racines est dédié à Robert Kramer dont
vous avez été le chef opérateur sur au moins
6 films et son producteur également. Pourquoi avez-vous dédié
ce film à Robert Kramer ? Est-ce que c’est lié
au fait que le film a un petit côté "carnet de voyage"
? Quel a été le grand apprentissage de votre collaboration
avec lui ?
Le film est dédié -enfin, pas tout à fait dédié-
la dédicace exacte est With Robert Kramer c’est-à-dire
Avec Robert Kramer. L ’idée était que
j’ai fait le film avec Robert. Il faut dire que Robert est mort
peu de temps avant que je commence le tournage et Robert était
sans doute un de mes meilleurs amis, un ami de plus de 20 ans. Donc,
c‘est quelque chose qui m’a profondément affecté…enfin,
une assez grande souffrance et puis un deuil que je crois avoir fait
maintenant, mais qui a pris du temps. C’est vrai que j’ai
beaucoup tourné avec Robert, dans des voyages, parce que Robert
aimait beaucoup les voyages. Dans Route One USA, on traverse
les États-Unis, dans Walk the walk, on traverse l’Europe.
Souvent, ses films prennent la forme d’un voyage. Alors, faire
un film en faisant un voyage, ce n'est pas quelque chose que j’ai
appris de Robert, c’était quelque chose que lui aimait
faire, que j’aimais partager et au fond, j’aime faire
des voyages pour faire des films aussi. Mais au-delà de ça
- ça à l’air un peu bizarre - mais, je crois que
j’ai fait le film avec Robert, tout simplement. Robert était
mort quelque mois avant, mais j’ai fait le film avec lui, je
ne l'ai pas fait pour lui mais avec lu. Je pensais à lui, j’avais
l’impression qu’il était là. Je ne vais
pas dire que son fantôme m’accompagnait, ça serait
une image un peu forte, mais je n’étais pas seul. En
même temps, je ne vais pas prétendre ni l’imiter,
ni essayer de faire la même chose que lui. Je suis sur mes propres
démarches, mes propres désirs, mes propres obsessions
et donc, dans des mondes très différents mais il y a
des choses qui ont à voir, dans
ce qu’il faisait et ce que je fais ou ce que je faisais. Ça
a trait avec une certaine idée de la politique, une certaine
idée de l’expérience, au fait de filmer à
la première personne, au fait de se mettre en danger. Enfin,
tout ça, ce sont des choses qui étaient dans le cinéma
de Robert. Je ne dis pas encore une fois que je les reprends, je dis
que ça fait partie de moi et de la manière dont je pense
qu’il faut faire du cinéma. Ce n’est pas par hasard
qu’on a travaillé ensemble pendant 20 ans. Donc c’était
With Robert Kramer …
Propos recueillis
par Laurent Devanne.
Entretien
réalisé pour l'émission de cinéma Désaxés
et diffusée sur Radio
Libertaire le 13 avril 2003
Lire aussi la
critique du film Racines
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(1) Histoire(s)
de Famille(s) et Histoire(s) de Racine(s)
lisibles en pages Annexes.
(2) Richard Copans est fondateur et PDG des Films
d'ici depuis
1984. Voir en pages Bio-Filmo, la liste de ses productions.
(3) Je précise que
ce parallèle entre caméra et stylo n'a rien à voir
avec le concept de "caméra-stylo" développé
dans les années 50 par Alexandre Astruc. |