rithy panh
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S21, la machine de mort Khmère Rouge
de Rithy Panh s'inscrit dans la droite lignée de Nuit et brouillard de Alain Resnais et Shoah de Claude Lanzmann. Cette affirmation n'est pas hâtive. Le documentaire de Rithy Panh est aussi important pour le peuple cambodgien que Shoah pouvait l'être pour le peuple juif. Et la grandeur du film est de dépasser largement l'histoire de l'asie du sud-est pour offrir un témoignage, une réflexion sur la barbarie humaine. La banalité de cette barbarie.
Sous le régime Khmer Rouge, S21 était le principal "bureau de la sécurité". Il s'agissait en fait d'un ancien lycée transformé en prison située au cœur de Phnom Penh où près de 17000 prisonniers ont été torturés, interrogés puis exécutés entre 1975 et 1979.
7 cambodgiens seulement ont survécus. 3 sont encore en vie dont l'un d'entre eux, le peintre Vann Nath. Rithy Panh a demandé aux anciens khmers rouges qui interrogeaient et torturaient dans ce camp de revenir sur les lieux, à S21 (devenu le musée du génocide) pour dialoguer avec Vann Nath et témoigner de leurs crimes.
Rithy Panh ne juge pas. Il évite l'animosité, la haine. Rigoureux et sous un calme apparent, il signe un film tendu et vertigineux. S21 montre l'inconcevable, l'impossible : le dialogue entre bourreau et victime, la réminiscence des gestes qui humilient, la mécanique d'un système totalitaire.
Notre rencontre eut lieu dans les bureaux de son attachée de presse à Paris le 4 février 2004.

     

Thierry Hervieu: S21 c’est l’aboutissement d’une dizaine d’années de travail ?
Non, S21 c’est une étape de travail. Ce qui se passe au Cambodge, ce n’est pas une petite guerre civile, c’est un génocide, quelque chose de très complexe. Il y a des milliers de noeuds enchevêtrés les uns dans les autres. Il faut les dénouer un par un. S21 est une étape importante mais il y a d’autres histoires à éclaircir. On n’est qu’au début d’un travail sur la mémoire. Je ne sais pas ce qu’on va faire encore. Je ne fais pas un film pour faire un film. J’essaie de trouver qu’il y ait une urgence, une nécessité de le faire.

TH: Une étape importante qui raconte un camp de détention où on interrogeait des cambodgiens suspectés d’aller contre le régime en place. Pouvez-vous nous parler de cet endroit justement ?
Au Cambodge, pendant la période du génocide khmer rouge entre 1975 et 1979, le pays entier est un vaste camp de travail, il y a des exécutions sur le terrain pour ceux qui ont commis une faute comme casser une pioche, ne pas bien surveiller les boeufs qui mangeaient les jeunes pousses de riz. On peut être tué pour ça. Et puis, il y a plusieurs prisons, des camps où on extermine des gens. S21 est le centre qui se trouve à Phnom Penh, au coeur même de l’appareil de l’état. C’est pourquoi on a voulu le faire, comme c’est une institution d’état, les dirigeants khmer rouge ne peuvent pas nier son existence. Tous les rapports, toutes les confessions, les notes ont été transmises vers les dirigeants. Puis, il y a les recommandations des dirigeants vers le personnel S21. C'est aussi l’endroit où l’on concentre les informations concernant la sécurité du pays.

TH: Vous aviez une dizaine d’années lorsque les khmers rouge sont arrivés au pouvoir; ce sont aussi des souvenirs très précis pour vous de cette période ?

Oui, quand on a 13/14 ans, c’est l’âge où l’on est curieux de tout. Vous savez, on a plusieurs mémoires: mémoire visuelle, mémoire des lieux. J’étais déjà assez grand pour comprendre, pas pour tout comprendre. Je ne me souviens pas des dates, des noms mais je me souviens assez bien.

TH: Étiez-vous à Phnom Penh ?
Non, dès l’arrivée des khmer rouge à Phnom Penh, le 17 avril 1975, tous les habitants de la capitale sont évacués en quelques jours. Phnom Penh était réservé aux khmer rouge et à quelques ambassades. L’école, l’université, la poste, la monnaie ont été abolis, c’était un régime totalitaire.

Laurent Devanne : Comment avez-vous approché les anciens khmer rouge et comment les avez-vous convaincu de participer à ce film qui n’allait pas vraiment dans leur sens ?
Pour trouver le khmers rouge, enfin, le personnel S21 ce n’était pas très difficile, il suffit de regarder les archives, parce que chaque personnel avait une sorte de CV, d’autobiographie dans laquelle il racontait qui il était, d’où il venait, qui sont ses parents, quel village, combien de terre possédait sa famille, quel est le degré d’étude, est-on de classe paysan pauvre, moyen ou riche ? Il y a des classements très précis, des noms de villages, des lieux; il suffit donc de retourner sur ces lieux et on les trouve. Ensuite, on leur explique quel type de film on veut faire. Je pense qu’ils ont accepté pour plusieurs raisons: parce qu’il y avait Nath avec nous, le peintre survivant de S21. C’est quand même difficile d’esquiver quelqu'un qui a été un témoin direct de cette prison. Et puis toute l’équipe du film sont des techniciens cambodgiens qui parlent la même langue et qui ont vécu le génocide. On est patient, on est là, on reviendra toujours les voir. Et puis aussi parce qu’ils ont envie de parler, soit pour essayer de gagner la compassion des victimes mais aussi parce que c’est difficile de vivre avec ce secret en soi. Certains d’entre eux n’ont jamais raconté cette histoire-là, ni à leur femme, ni à leurs enfants.

LD: Il apparaît très clairement dans le film qu’ils parlent aussi pour purifier leur karma. La religion est-elle une raison ?

Je ne sais pas si c’est pour purifier leur karma parce que certains d’entre eux ne croyaient pas tellement à la religion. L’une des premières choses que les khmer rouge ont fait a été d’abolir la religion. Je ne sais pas si il y a un problème de karma, je crois plutôt que c’est un problème de conscience. Sans doute que certains d’entre eux vont à la pagode, mais la religion n’a rien à voir là-dedans, c’est plutôt un problème humain, de responsabilité. Accepte-t-on d’assumer ses actes ou pas ? C’est aussi une question de prise de parole; car les victimes ne vont pas rester tout le temps dans le silence. Le silence n’a jamais résolu le problème du traumatisme, ni du deuil.

TH: Je pense que c’est un film que l’on pourrait sous-titrer “victimes” au pluriel. Le pays est victime et les victimes sont dans les deux camps. Qu’en pensez-vous ?
Si les bourreaux sont victimes, que sont les victimes ?

TH: Les bourreaux sont aussi victimes car ils ont été embrigadés dans une spirale…
…rétroactivement, vous pouvez dire ça. Bien sûr, on ne nie pas le fait qu’ils aient été endoctrinés, qu’il y avait une terreur dans ce camp-là mais tout le monde n’est pas devenu bourreau. Ce n’est pas à moi de dire à quel degré ils sont coupables, c’est à eux de dire quelle est leur implication dans la machine. Les bourreaux et les victimes n’ont pas le même statut parce qu’il y en a qui sont morts et d’autres pas ! Voilà. Et si on confond les bourreaux et les victimes, on ne s’en sort pas. On ne peut pas prétendre être victime. Tout le monde dit ça. Les nazis disent pareil, des instruments de base jusqu’à des gens comme Eichmann. Que dit Eichmann dans le procès de Jérusalem ? Il dit :”J’ai obéis aux ordres ! Je suis un bon fonctionnaire discipliné.” Très bien, maintenant dites-nous quelles sont vos responsabilités réelles ? Qu’est-ce qui s’est passé quand on levait la main pour taper quelqu'un ? On ne peut pas parler seulement de l’idéologie et évincer la responsabilité individuelle.

TH: Le pays lui-même est victime parce que c’est une fracture pendant plusieurs années et c’est aussi un génocide de 2 millions de personnes avec des conséquences dramatiques dans les années qui suivent. Est-ce que votre film veut d’abord réveiller les consciences ?
Oui, bien sûr le pays est victime de ça parce qu’il s’agit d’un génocide. C’est une violence inouïe. Je ne sais pas si on a un mot pour le dire. Donc, on garde des traces, des séquelles. Le génocide touche jusqu’à l’identité, à la pensée des gens. Au plus profond d’eux. À ce qui fait que vous êtes un être humain. Avant de les massacrer, on déshumanise les gens. On les rend animal. On touche à quelque chose de sacré, de spirituel. C’est donc toujours difficile après une période de génocide, de reconstituer une mémoire. De pardonner. Est-ce qu’on arrivera un jour à pardonner ? Pas seulement aux bourreaux, mais aussi à nous-mêmes parce qu’on s’en veut. Les survivants se sentent toujours coupables. On va le faire. Les khmer rouge ont posé des problèmes de violence et d’impunité dans la nouvelle société cambodgienne d’aujourd'hui. Parce qu’il n’y a toujours pas de procès des khmer rouge– des leaders en tout cas. Mais on va tout faire pour que les choses évoluent. Le film contribue à ça, à sa petite taille. Il permet aux gens de prendre la parole. J’aimerais que le film initie la parole. Que les victimes puissent parler. C’est en parlant qu’on arrive à faire le deuil et à comprendre ce qui nous arrive. Si on ne comprend pas, on ne peut pas tourner la page et passer à autre chose. Voilà, ce sont quelques souhaits que l’équipe et moi-même avions en faisant ce film.

TH: Comment êtes-vous arrivé à ce que des gens arrivent à se livrer parce que face à ce genre de drame, on enterre très profondément sa mémoire, on ne veut pas en parler. Avez-vous compté sur le temps ?
Oui, on avait le temps. Je pense aussi qu’ils acceptent de parler parce qu’on ne s’est jamais comporté comme des juges avec eux. Ce qui nous intéresse c’est la mémoire bien sûr. C’est très difficile aussi pour nous de trouver une place juste, qui n’est pas celui de procureur. Il faut expliquer, on a mis beaucoup de temps à expliquer. Mais vous savez, ils n’ont pas tout dit; ils ont simplement acceptés de reconnaître leurs actes. On n’en est pas encore au stade de la reconnaissance de sa culpabilité personnelle. Rien n’est pire qu’un bourreau qui préfère se taire et emporter le secret dans la tombe, c’est le pire.

TH: Les gestes sont revenus très naturellement chez les bourreaux, en dehors de la parole. D’ailleurs les gestes remplacent la parole dans votre film.
Les gestes ne remplacent pas mais ils complètent et prolongent. Ce que les gens n’arrivent pas à dire, ils le dessinent ou l’expriment par un geste. Dans le film, à un certain moment une personne pour qui s’était bloqué dans sa tête depuis qu’il était gardien a eu envie d’expliquer son travail. Et c’est très important de comprendre cette chronologie des gestes au quotidien. Il n’arrive pas à l’expliquer mais il y parvient en complétant par des gestes. Ce n’est pas dissociable. C’est quelque chose qui va par couple. Ce qu’il faut c’est l’amener à une situation qui lui permette de sortir. C’est à lui de sortir ou pas. Mais ce n’est pas la vérité, personne ne connaît la vérité exacte. Ces gestes sont les plus proches possibles. Ces gestes-là existaient il y a 20 ans. C’est pourquoi ce n’est pas rejoué, ce n’est pas mimé, c’est quelque chose qui sort. Ce sont des gestes inculqués, enseignés, on ne fait pas n’importe comment. Le génocide, c’est comme ça. Ce sont des choses très très précises. On ne fait pas n’importe comment sinon la machine ne marche pas.

LD: Vous faites référence à une scène incroyable du film où un ancien gardien revit la visite des cellules. Quel est le travail en amont pour arriver à une scène aussi forte, qui dure très longtemps, et au cours de laquelle on a l’impression d’être au théâtre tellement la scène est précise. Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Le travail est basé sur l’écoute. C’est lui qui m’éclaire et me propose de travailler sur cette possibilité-là. Il y a aussi la mémoire de l’espace, du lieu. Est-ce qu’il ne faut pas
mieux inscrire ces gestes-là dans le lieu-même où s’est passé le crime il y a 30 ans ? Puis on commence à faire le plan: “Est-ce que tu fouilles ? Combien de fois par jour ? Qu’est-ce que tu cherches ?”. Après, on laissait faire. Ca vient ou ça vient pas. On essaie d’être le plus proche possible de la chronologie des gestes. Et mon intervention s’arrête là. Ce n’est pas une mise en scène mais plutôt une mise en situation. Ce n’est pas moi qui dicte les gestes ou les mots et s’il faut crier ou pas. Et puis, parfois quand la mémoire ne revient pas clairement, il faut veiller à ce qu’il ne se trompe pas. Par exemple, si un geôlier dit “J’ai amené du riz pour un prisonnier”, je lui demande s’il emmène vraiment du riz et s’il ne confond pas avec le potage de riz, liquide. Dans ce cas-là, il recommence et nous réexplique. Les gens qui ont fait le film ont aussi vécus cette période-là et n'ont jamais vu les prisonniers manger du riz dur, et pas seulement moi, Nath aussi. Donc on se permettait de lui rappeler que Nath qui est resté près d’un an dans ces cellules n’a pas mangé de riz dur. Ce n’est pas un mensonge. Il peut se tromper aussi.

TH: Ce sont aussi des pièces à conviction que vous voulez rassembler. C’était un régime administratif et méticuleux et vous déploriez que tous ces documents disparaissaient. Est-ce que votre film contribue quand même à apporter des pièces supplémentaires pour traduire devant un tribunal les khmer responsables ?
Non, ça reste un film et ça doit rester un film. C’est mon regard et cela reste subjectif même si on essaie de créer quelque chose qui est de l’ordre du témoignage. Les preuves à verser au tribunal ne manquent pas. Il y a des archives khmer rouge, des témoins encore vivants. Comme tous les régimes totalitaires, ils produisent leur propre accusation avec les archives. On n’a pas besoin de ce film pour passer au tribunal. Il faut vraiment être dans la vérité pour condamner quelqu'un avec une preuve. Et ça reste un film. Vous comprenez ce que je veux dire, je ne peux pas être une preuve absolue pour condamner quelqu'un mais ça peut éclairer des gens sur comment ça fonctionne. Ca oui ! La mécanique de la machine S21, comment on a effacé la mémoire des gens, comment on déshumanise des gens. On m’a déjà demandé si je voudrais verser ça au tribunal, j’ai dit non.

LD: En même temps, vous vous inscrivez dans la même démarche qu’un procès: vous utilisez des pièces à conviction, des photos, des documents d’époque et vous les confrontez aux anciens gardiens pour qu’ils reconnaissent leur responsabilité, le film dresse une première approche de procès.
Non, je ne suis pas juge ni procureur. Tous les historiens travaillent avec des preuves, ils n’en sont pas pour autant procureur ou juge. Il faut qu’il y ait débat, explication. La confrontation avec les archives n’est pas dans le but d’égaler un jugement. Évidemment on a besoin de savoir quelle est la responsabilité de chacun mais je ne suis pas juge, j’ai mes opinions, je ne suis pas neutre non plus. Mais vous savez la justice ne résout pas tout, elle a besoin que tout le monde, vous et moi, les cambodgiens, que chacun fasse sa part de travail aussi, de pédagogie, initie la parole. Le film est plus dans la pédagogie que comme pièce à conviction.

TH: Comment le film a-t-il été ressenti au Cambodge ?
Le film a été projeté une quinzaine de fois pour l’instant. Puis, il a été interrompu à cause des élections. On va peut-être reprendre quand le nouveau gouvernement sera en place. On va demander une autre autorisation. On fait les choses dans les règles. Sinon, chacune des projections s’est très bien passée. Bien sûr, ça nous secoue, surtout pour la jeune génération qui a su, mais qui en en même temps ne sait pas parce que les adultes ne parlent pas beaucoup. Mais vous savez, les fantômes reviennent toujours quand les choses vont un peu mieux. Mais si on ne parle pas, on risque de transmettre à nos enfants quelque chose d’horrible. Imaginez un enfant qui se demande un jour:” Mais qu’est-ce qu’ils faisaient mes grands-parents pour être exécutés ?”. Rien que ce “qu’est-ce-qu’ils faisaient ?” est insupportable ! Ces gens-là étaient innocents. Ils étaient exécutés simplement parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec une idéologie. Et les gamins en se demandant de quoi étaient-ils coupables finissent pas avoir honte de leur propre histoire, de leur propre pays. Voilà schématiquement ce qui pourrait se passer. Pendant les projections, il y avait des gens de toutes générations qui dialoguaient ensemble. Un jeune a dit une chose qui m’a beaucoup touché. En toute modestie, on a apporté une petite pierre quand même. Il disait que ça lui faisait mal, ça le faisait souffrir de voir ça, mais que ça le fait revenir à l’humanité ! C’est une très belle chose qui m’est arrivé pendant ces projections.

LD: Ce qui est également choquant dans le film, c’est qu’aucune parole de pardon n’est prononcé par les bourreaux. Y en a-t-il eu hors caméra ? Pensez-vous que le pardon n’a pas sa place dans le film ?
En tout cas ce n’est pas mon projet de travailler dans le pardon, la compassion ou la rédemption. Ce n’est pas à moi de pardonner ou pas. Le pardon est quelque chose de personnel. Est-ce qu’on arrivera à pardonner, je n’en sais rien. Il y a des choses qu’on peut et d’autres pas. Il y a des choses que je peux et que vous ne pouvez pas. Est-ce que c’est le temps du pardon ? À mon avis, pas encore. Le pardon arrive après la reconnaissance des actes. Il faut déjà savoir qui pardonner. Qui est bourreau, qui est victime. Il y a encore beaucoup d’étapes et c’est pourquoi le procès est important. Et puis, je n’ai pas envie de filmer ça. Pendant le génocide, on ne parlait pas de pardon. On tuait les gens les uns après les autres. Pourquoi je devrais filmer le pardon soudainement ? Je suis dans la description de la mécanique S21 et je m’arrête là.

LD: On aurait pu imaginer une scène au cours de laquelle l’un des anciens khmer rouge demande pardon au peintre par exemple, parce que le pardon c’est
aussi le début du deuil.
D’abord, ils ne l’ont point fait et s’ils l’avaient fait, je ne l’aurais pas mis parce que ce serait un pardon intéressé. Et je ne veux pas qu’ils le fassent devant la caméra. S’ils ont quelque chose à dire à Nath, qu’ils le fassent entre eux. Parce que c’est dangereux ce que vous faites en faisant des bourreaux, des victimes gentillets d’un système. Non, ce n’était pas comme ça. On ne doit pas être injuste avec eux mais il ne faut pas faire de sentiments non plus. Il faut être le plus honnête possible.

TH: Est-ce que votre fonction de cinéaste peut être assimilée à celle d’une mission d’autant plus que vous êtes le seul cinéaste cambodgien connu sur la planète.

Non, je ne le vis pas comme une mission justement. D’abord, ce n’est pas juste; il y a toute une équipe qui travaille avec moi; on ne fait pas un film tout seul. Le réalisateur vient toujours devant les micros mais il y a un cameraman, un preneur de son, les chauffeurs, les assistants qui courent dans tous les sens. Je leur dois beaucoup. Je ne fais non plus ce film pour le culte de la mémoire ou en tant que fils de victime ou quoi que ce soit. Je le fais avec beaucoup d’interrogations. C’est un film qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. C’est un questionnement que chacun d’entre nous doit avoir. Ce qui est important c’est que la prochaine fois qu’une telle chose arrive, il faut dire non tout de suite, on résiste tout de suite. Je comprends votre question mais je ne l’aurais pas posée comme ça. Il faut faire attention aujourd'hui à la capacité des êtres humains à obéir. Parce qu’après le Cambodge, vous avez la Bosnie, le Rwanda. Avant le Cambodge il y a eu le génocide juif. Je crois qu’on ne pose pas assez de questions. Quand je fais ce film, je ne le vis pas comme une mission mais comme un questionnement.

TH: C’est un regard sur la capacité de la barbarie humaine tout simplement ?
Vous savez c’est très compliqué de rentrer là-dedans parce qu’après on finit par dire: n’y a-t-il pas un assassin qui dort en chacun d’entre nous ? Et je trouve que c’est indécent parce que les victimes auraient pu être assassins ! Ca veut dire ça aussi. Je ne rentre pas là-dedans. Le bon sentiment humain, inhumain en nous, c’est du romantisme. Engageons-nous à dire: la prochaine fois, si quelque chose va mal, si un dictateur naissant commence à fournir un discours totalitaire, quelque soit son pays, il faut le combattre, tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. Y compris ici (en France, ndlr).

LD: Est-ce que le film aurait pu avoir lieu sans le personnage de Nath qui permet le dialogue ? Le film n’aurait-il pas été trop inquisiteur s’il n’y avait pas eu ce personnage ?
On ne peut pas poser cette question comme ça. Nath a beaucoup apporté au film. Il a beaucoup souffert parce que vous imaginez bien que ce n’est pas aisé d’affronter les mecs, mais il a envie de le faire. À partir du moment où il a accepté cette rencontre en 1995, je ne me pose pas la question. On fait tout pour que les choses se passent le plus humainement possible, le plus dignement et que ce soit le plus supportable possible aussi. S’il n’y avait pas Nath, on peut dire aussi s’il n’y avait pas S21…J’aurais aimé ne pas faire ce film. Mais bon, Nath est là, l’histoire est là, on assume. Pourquoi voulez-vous qu’il n’y ait pas Nath ? Impossible pour Nath de ne pas participer. Ce n’est pas la première fois, il le fait par sa peinture, dans ses livres. Il l’a déjà fait dans deux de mes précédents films. Cet homme a passé sa vie à témoigner, à combattre l’impunité des khmer rouge.

LD: Avez-vous subit des pressions politiques dans la réalisation du film car d’anciens khmer rouge sont encore au pouvoir aujourd'hui ?
C’est très compliqué. Parmi les khmer rouge, il n’y a pas que Pol Pot. Je ne dis pas ça pour soutenir ou dédouaner quiconque. C’est vrai qu’actuellement, il y a à Phnom Penh d’anciens commandants révolutionnaires. Il y a beaucoup de gens qui s’engageaient dans la révolution mais tous n’étaient pas des Pol Pot génocidaires. En tout cas, je n’ai pas eu de pression. J’avais demandé l’autorisation. Pourquoi on s’embêterait à me faire des pressions ? Si on n’a pas envie que je fasse le film, ils n’avaient qu’à dire non tout de suite. S’ils ont laissés faire le film, c’est qu’ils ont compris qu’il y avait une utilité quelque part pour le pays. Encore une fois, je ne roule pour aucun parti. Mais j’ai eu l’autorisation, c’est pourquoi j’ai mis à la fin des remerciements envers les ministères concernés, les affaires étrangères, les informations, la culture. Beaucoup de choses ont évoluées au Cambodge. C’est délicat de parler des khmer rouge car des intellectuels ont aussi été liquidés parce qu’ils étaient khmer rouge mais révolutionnaires. Ils voulaient sincèrement apporter la justice aux gens, mais le clan - dont quelques-uns sont encore là aujourd'hui- n’en a pas voulu et ils les ont éliminés. C’est pour ça qu’il faut faire ce travail sur la mémoire car on continue à être dans le flou et ce n’est pas possible.

LD: Un procès international des anciens dirigeants khmer rouge va avoir lieu. Avez-vous l’intention de faire un film autour de sujet ?
Je ne sais pas. Le problème avec ce genre de procès, c’est que d’un seul coup il y a 350 000 caméras qui viennent de partout et on se bagarre pour filmer un truc. Moi, je ne cherche pas de scoop. On va voir. Je ne dis pas non. Si je trouve un intérêt pour la suite de mon travail sur la mémoire et l’histoire, je le ferai. Vous savez, quand on a fait S21, on ne savait pas si le procès aurait lieu. Et puis, on ne met pas une caméra comme ça. Pour bien filmer le procès, il faut réfléchir où on met sa caméra. Mais pour seulement archiver, pour la mémoire du Cambodge, bien sûr que j’ai envie de le faire. Comme on a fait avec Eichmann à Jérusalem ou Klaus Barbie à Lyon, rien qu’à ce titre-là, si on me demande de le faire, je le ferai.

TH: Actuellement vous travaillez sur le peuple d’Angkor...
On l’a terminé et ça va passer ces jours-ci à la télé. C’est intéressant de voir S21 et puis Les gens d’Angkor et La terre des âmes errantes. C’est un travail qui se répond. Et puis, ce sont les mêmes producteurs, INA et Arte. Ils n’ont pas fait que produire les films de Rithy Panh. Ils nous ont vraiment accompagnés, soutenus pour que ce travail de la mémoire soit possible.

  • Propos recueillis par Thierry Hervieu et Laurent Devanne.
    Entretien réalisé pour les émissions de cinéma Longtemps je me suis couché de bonne heure et Désaxés, diffusées sur Radio Libertaire en Février 2004.
    Nous remercions Karine Ménard et Laurence Granec pour avoir permis cette rencontre.