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Vous
avez réalisé 7 documentaires sur l'Afrique, vous avez
ensuite décidé de vous tourner vers le Moyen-Orient, vers
l'Iran. Quelle idée précise aviez-vous de votre film avant
de partir là-bas ?
Du film, Iran, sous le voile des apparences ? Là, je
n'avais pas beaucoup d'idées. Je savais ma curiosité,
je savais les questions de base que je me posais, je savais qu'après
avoir filmé l'Afrique sous plusieurs coutures, que ce soit des
coutures humanitaires ou des aspects politiques, j'avais envie d'aller
voir ailleurs. Nous étions à la fin d'une décennie
où j'avais suivi cette Afrique tumultueuse et nous étions
au moment d'un nouveau millénaire.Je me suis suis demandé:
quelle est la question à se poser pour nous, les occidentaux
face à l'évolution du monde ? Je me suis dit - c'était
il y a 2 ans et demi, bien avant les évènements du 11
Septembre - que le dialogue des civilisations, ce que les américains
appellent le "choc des civilisations", devenait quelque chose
d'important. Et que l'Autre, pour les occidentaux, était de plus
en plus l'islam et surtout, que pour les musulmans, l'Autre, c'était
l'occidental. Donc, il fallait les interroger sur ce monde islamique
que certains sentaient comme menaçant, dangereux, qui faisait
peur. Pour savoir ce qui s'y jouait et quel était le dialogue
possible entre les différentes cultures. J'ai donc choisi de
partir en Iran, puisque, pour le rappel historique, c'est la première
république islamique de l'Histoire, bien avant l'Afghanistan.
C'est en Iran que l'islam a pris une vraie valeur politique, qu'on a
fondé une théocratie où la loi divine supplante
la loi humaine. Donc, c'était aussi le pays qui colportait les
grands archétypes du terrorisme, des prises d'otage, d'intégrisme,
d'exaltation religieuse. En même temps, je savais que l'Iran avait
fait une révolution religieuse, il y a voici 25 ans, qui avait
chassé le Chah d'Iran, l'ancien empereur de ce pays. Après
25 ans, l'Histoire
avait tourné et les gens ont fait l'expérience de cette
dictature religieuse. Donc, à ce moment-là, ils avaient
pu commencer à faire des anti-corps. Et que l'Iran traversait
des tumultes, un tournant historique où finalement une partie
de la société iranienne aspirait aujourd'hui à
la modernité, c'est-à-dire au respect des droits de l'homme,
sûrement à un univers de consommation tel qu'on le connaît
ici mais surtout, aussi, à la démocratie, à l'état
de droit et à la séparation – même si ça
ne peut pas se dire en Iran – de l'Eglise et de l'Etat. Je suis
donc parti vers ce pays pour être le témoin d'une Histoire
en train de se faire.
Par quels moyens avez-vous découvert l'Iran ? Quelles ont été
vos pistes pour rencontrer les gens, savoir où aller, qui filmer
? Avez-vous été, par exemple, en contact avec les cinéastes
iraniens ?
Avant de partir, j'ai fait une recherche livresque et d'images d'archives.
J'ai essayé de visionner beaucoup d'émissions qui avaient
été tournés à l'époque de la révolution
et depuis cette révolution religieuse. Quand on va dans un pays
où l'on sait que les conditions de tournage vont être assez
difficiles, dont le pression politique et les contrôles de la
censure et des autorités va être très serré,
il faut préparer en aval. Mais c'est pas seulement avoir les
bons contacts sur place, c'est important que j'ai déjà
un bon carnet d'adresses quand je débarque dans un pays, où
tout est pensé, même l'hôtel doit être pensé.
Il faut savoir se faufiler, savoir échapper à tous les
filets politiques et policiers qui peuvent nous enserrer. L'autre chose
- et c'est peut-être plus fondamental parce que la première
chose, c'est de la technique, de la stratégie de tournage - c'est
d'avoir une approche politique, ethnologique, psychologique, anthropologique
du pays. Avoir les clefs philosophiques surtout. Surtout dans le cadre
d'une culture qui est à la fois très ancienne, la culture
perse et en même temps, c'est l'islam chiite, religieuse. Donc,
d'avoir eu des gens, une sorte de mentor qui nous donnent toute cette
base d'analyse et de réflexion pour pouvoir observer cette société
sans trop faire d'erreurs ni être cloisonné dans notre
perception occidentale. A partir de là, c'est vrai que la 1ère
phase de découverte de ce pays, ça a été
de voir les intellectuels, c'est normal, c'est par là qu'on commence.
Quand je dis intellectuels, c'est au sens large, vous avez parlé
de cinéastes, évidemment, j'ai vu des cinéastes.
Et certains cinéastes m'ont d'ailleurs aidés– et
pas les plus connus ici. Il y a des jeunes cinéastes très
populaires là-bas, qui ont un courage extraordinaire pour affronter
cette société et dire des choses difficiles. Ils m'ont
aidés très très fort, de manière souterraine,
ils m'ont donnés presque une logistique,ils m'ont permis d'échapper
à certaines arrestations, à certaines violences, donc
ça c'était précieux. Mais j'ai vu aussi, sur place,
des philosophes, des sociologues, des historiens, des journalistes.
Comment obtenir l'accord des islamistes ? C'était un long travail
de patience, d'approche et de dialogue avec eux. Je pense qu'ils ont
compris que je voulais les filmer avec un certain respect, je ne voulais
pas leur faire un enfant dans le dos, je voulais montrer leur point
de vue, leur vie et leur sens du religieux, leur exaltation religieuse
et leur foi. Après quelques discussions, j'ai pu tourner quelques
séquences, qui à mon avis, sont extrêmement importantes.
Comment avez-vous fait pour obtenir leur confiance justement
?
Là, il y a plusieurs manières. Je pense qu'il faut d'abord
du temps. Le temps de la discussion. Ils n'acceptent pas à la
1ère rencontre, ni à le 2ème et parfois même
pas à la 3ème qu'une caméra puisse venir violer
leur intimité. D'une part, j'avais une certaine connaissance
de l'islam chiite, donc on a pu avoir très vite de vraies discussions
sur leur religion. Ils ont vu que je n'étais pas un naïf,
un mécréant, je m'intéressais à leur religion,
à sa complexité et je savais citer pas mal de leurs saints
Imams. Je pense qu'il y a le choix d'une équipe. C'est vraiment
aussi la première chose qu'on fait lorsqu'on débarque
dans un pays. Il est évident que je devais me constituer une
équipe d'iraniens. J'ai très vite compris, contrairement
à d'autres tournages,où on se dit on a un assistant et
avec cet assistant, on pourra aller dans tous les milieux. Ici, j'allais
aller tantôt dans des milieux religieux, tantôt dans des
milieux de femmes, tantôt dans des milieux de jeunes très
modernes. Finalement, j'ai constitué une équipe où
j'avais trois assistants. Chacun ayant ses entrées, ses relais
et sa culture propre à son milieu. Mais, en même temps,
les enjeux sont plus complexes et c'est ça qui est intéressant
dans une société comme l'Iran. Où va le monde aujourd'hui
? Le film pose quand même la question de la mondialisation ce
cette société. Elle résiste finalement à
un impérialisme culturel. Alors comment se situer aujourd'hui
entre les valeurs collectives d'une société très
imprégnée par la religion comme l'Iran et les valeurs
très individualistes, consuméristes, marchandes de notre
société. Toutes ces questions qui sont au cœur de
tout ce qu'on est, de notre propre identité occidentale sont
au cœur de l'identité des iraniens qui se disent: est-ce
qu'on doit choisir entre Disneyland et les Ayatollahs ? Je pense qu'ayant
pris les leçons de la fin de l'empire soviétique, la fin
d'une dictature idéologique dans tous ces pays-là,et qui
ont basculés finalement très vite vers le néo-libéralisme
sauvage, presque féodal, mafieux en tous cas. Je pense que beaucoup
d'iraniens sont conscients des leçons de l'Histoire, ils se disent
qu'il faut essayer de se préserver une identité. Il ne
faut pas demain devenir des petits américains, avec les mêmes
valeurs, à manger des pop-corn en allant voir le Titanic
et regarder MTV avec des Nike, voilà. Il y a un désir
de cette liberté-là.
Ce film a été fait pour les occidentaux. Je trouve
qu'il y a presque une volonté pédagogique: revenir à
la fois sur une vision historique de l'Iran et en même temps,
une vision ethnologique. Avoir un regard de l'extérieur et de
l'intérieur du pays. Est-ce qu'il y a une volonté de faire
l'éducation des gens, à travers le média de la
télévision ?
Non, je ne suis pas d'accord. Ni pour éduquer, ni même
pour informer. Mais pour m'interroger, pour mettre le spectateur face
à des choix par kaléidoscope d'images. Bien sûr,
je faisais le film pour les commanditaires et pour le public ici. Ce
qui ne veut pas dire qu'il n'intéresse pas les iraniens. Je sais
déjà, par de nombreux débats avec des iraniens,
que le film les divise mais en intéresse beaucoup et a provoqué,
de ceux qui l'ont vu en Iran, une émotion extrêmement forte.
Je fais toujours des films en me demandant si ma fille de 18 ans va
le comprendre. C'est vrai que j'essaie toujours de faire des films qui
ne s'adressent pas qu'aux initiés, aux gens qui lisent Le
Monde diplomatique, même si c'est un journal de référence.
Donc, il fallait reconstituer le contexte d'une révolution. Les
jeunes aujourd'hui ne savent pas ce que c'est que cette révolution.
Ca a été fait brièvement dans le film mais il fallait
faire un rappel historique pour donner les enjeux de l'Histoire. Un
Chah des chahs, donc un Roi des rois, corrompu, dictateur, soutenu par
les américains, installé par un coup d'état de
la CIA et des anglais et renversé par une lame de fond populaire
dont va émerger un mouvement religieux qui va imposer sa griffe.
Voilà, il faut donner quelques clefs et en même temps,
il faut poser des questions. Je pense que le film ne répond pas
d'ailleurs, il ne dit pas comment sera le futur, je n'ai pas la prétention
de le savoir.
Le film se termine quand même sur une note d'espoir avec
ces jeunes femmes iraniennes qui font du parapente.
C'est une parabole. J'essaie dans tous mes films d'avoir à la
fois ce questionnement existentiel et ce sens de la parabole qui donne
une universalité aux propos. Le film commence par un enterrement
tragique, la violence la plus radicale et la plus sanguinaire de la
répression et se termine sur une note d'espoir avec des jeunes
femmes qui veulent s'émanciper et en même temps, elles
font du parapente pour aller dans le ciel et se rapprocher du créateur.
Ca montre l'ambivalence et la complexité culturelle. L'une d'elles
dit qu'elle ne s'est jamais "éclatée" comme
ça et leur professeur leur dit qu'il y a eu des "turbulences".
Ces turbulences sont ce qui fait l'intérêt et l'importance
de ce type d'expérience. Comme ce pays vit des turbulences très
fortes, on peut voir la métaphore par rapport à l'Histoire
du pays et l'aspiration d'aujourd'hui. J'ai été très
touché par une iranienne qui m'a dit: ce qu'il y a de bien dans
votre film, c'est que les hommes profondément religieux se penchent
vers le sol, en attitude de soumission à l'islam mais que la
femme quand elle parle de l'islam, à la fin, c'est pour s'élever
dans le ciel et se rapprocher de son créateur. Il y a toutes
ces clefs dans le film. Il y a plusieurs trames qui s'enchevêtrent,
la trame liberté/oppression, mais il y a évidemment une
autre trame qui est le culte du martyr très intégré
au sein de la culture iranienne. Dans le film, il y a trois séquences
qui font référence au martyr. Il y a les jeunes islamistes
prêts à mourir pour leur guide, pour la guerre sainte.
Ils disent: nous sentons venir l'odeur du martyr, l'odeur du sang. Il
y aussi les démocrates qui se posent très vite en martyr,
en disant: nous avons déjà payé cher le prix du
sang, le prix de la prison, nous sommes prêts à payer beaucoup
plus cher. C'est vrai qu'il y a cette tradition doloriste, cette martyrologie
dans l'Iran et ce n'est pas que le fait des plus religieux.
Est-ce que vous avez pensé à adopter une autre
démarche, par exemple, en filmant le quotidien d'un couple d'iraniens.
Au moment de la séquence de la montagne, vous croisez un couple
d'intégristes et de l'autre côté, il y a tous ces
jeunes qui font du théâtre. Avez-vous songé à
filmer leur quotidien, où ce serait davantage un film de personnages
?
Bien sûr, oui, oui. C'est évident. J'ai envisagé
plusieurs scénarios possibles, mais le film correspond tout à
fait au projet de départ, c'est interroger la société
iranienne d'aujourd'hui dans ses contradictions politico-religieuses.
Donc, je ne voulais pas trop anecdotiser. Ca aurait été
de belles histoires, mais je n'ai pas fini avec l'Iran. J'avais fait
un premier film qui s'appelait Le cycle du serpent. J'avais
approcher les tenants du pouvoir, c'est-à-dire le chef d'état-major,
le chef spirituel kimbanguiste, le cardinal et le patron des patrons.
Le pouvoir économique, religieux et militaire pour essayer de
dresser le portrait de la société zaïroise. Ici,
j'ai voulu essayer de saisir un tournant historique d'un pays, dans
ses convulsions, dans ses tourments avec un kaléidoscope de personnages,
de séquences mais sans m'attacher à une destinée
plus qu'à une autre. Et de filmer plutôt des groupes, de
sentir les groupes en présence. Ceux qui vont faire l'histoire
demain, c'est pas vraiment des individus, ou alors ces individus sont
représentatifs d'une partie de la société.
Je voulais aborder un autre sujet: la question de l'image par
rapport à l'islam. L'islam considère l'image comme quelque
chose d'impur car elle prétend représenter l'irreprésentable.
D'ailleurs, il n'y a pas de figures du prophète Mahomet dans
l'islam, comme il peut y avoir toute une iconographie du Christ dans
la religion catholique. En même temps, paradoxalement, sous le
règne de Khomeyni, son image est omniprésente, il y a
au contraire une dictature de l'image. Comment sont perçus les
hommes d'image et comment est perçue l'image en Iran ?
Et bien ça a été une surprise et une découverte
totale ! L'iranien aime l'image à plusieurs niveaux. Je pense
que ce sont les italiens du Moyen-Orient et la preuve c'est la vitalité
de son cinéma. Voilà un pays qui fait entre 60 et 80 longs
métrages par an, autant que toute l'Afrique Noire réunie,
c'est quand même assez étonnant, pourquoi ? Du temps du
Chah, il y avait un cinéma iranien mais on va dire que c'était
pas un pouvoir religieux. Je pense qu'il y a une spécificité
au chiisme, c'est 12 Imams qui rappellent quelque part nos 12 apôtres
qui ont maniés l'Histoire. L'image de Fatima qui est sanctifiée
là-bas, quand on voit les peintures murales, les fresques, elle
nous rappelle, pour nous chrétiens, la Vierge Marie. Donc, je
pense qu'on est dans un islam un peu différent, il y a déjà
un autre rapport à l'image, à l'imagerie de l'Histoire
qui est très théâtralisée. Donc, pas de problèmes
de faire des images et même un plaisir de l'image des iraniens.
Ils aiment jouer, ils aiment la représentation. Alors, est-ce
que Khomeyni a favorisé ça ou est-ce qu'il a utilisé
ça ? Je pense que c'est les deux. Dans ce sens-là, Khomeyni
est un moderne. Il a fait une révolution qui a modernisé
la société iranienne. Il a très vite compris, prenant
peut-être les leçons de Lénine, que l'image est
un formidable appareil de propagande. Déjà quand il préparait
sa révolution, ses cassettes circulaient dans toutes les mosquées,
les gens utilisaient des techniques modernes pour transmettre ses discours.
Mais lui a lancé tout un appareil de propagande cinématographique
dont sont issues d'ailleurs les structures cinématographiques
d'aujourd'hui et dont certains cinéastes reconnus, ont fait leurs
premières armes. Ces structures dites éducatives, mais
un peu propagandistes, avec des films sur la santé, sur la jeunesse
iranienne,etc. Quelque part, c'est un pays où le fait d'avoir
une caméra ouvre certaines portes plutôt qu'elle ne les
ferme.
Propos recueillis
par Laurent Devanne
Entretien
réalisé pour l'émission de cinéma Désaxés
et diffusée sur Radio
Libertaire le 16 mars 2003.
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