))) thierry michel, cinéaste
 

Thierry Michel porte un regard d'historien sur les évènements qu'il filme. Ce qui l'intéresse, c'est de sentir l'Histoire qui s'écrit, les forces en présence. Lorsqu'il enregistre la réalité iranienne dans Iran, sous le voile des apparences, sa caméra est omniprésente. Des scènes de rituels doloriste d'un islam qui cultive le culte du martyr au rassemblement clandestin d'une jeunesse en soif de démocratie, Michel observe un pays tiraillé entre archaïsme et modernité. A l'opposé d'un Kiarostami qui filme le bouleversement des moeurs iraniennes depuis l'intérieur d'une voiture (dans le magnifique Ten), Michel survole l'Iran et propose une vision plus globale, d'entomologiste. L'interview eut lieu le jeudi 20 Février 2003, en début d'après-midi, dans un bureau de l'effervescente production Pierre Grise.

 

Vous avez réalisé 7 documentaires sur l'Afrique, vous avez ensuite décidé de vous tourner vers le Moyen-Orient, vers l'Iran. Quelle idée précise aviez-vous de votre film avant de partir là-bas ?
Du film, Iran, sous le voile des apparences ? Là, je n'avais pas beaucoup d'idées. Je savais ma curiosité, je savais les questions de base que je me posais, je savais qu'après avoir filmé l'Afrique sous plusieurs coutures, que ce soit des coutures humanitaires ou des aspects politiques, j'avais envie d'aller voir ailleurs. Nous étions à la fin d'une décennie où j'avais suivi cette Afrique tumultueuse et nous étions au moment d'un nouveau millénaire.Je me suis suis demandé: quelle est la question à se poser pour nous, les occidentaux face à l'évolution du monde ? Je me suis dit - c'était il y a 2 ans et demi, bien avant les évènements du 11 Septembre - que le dialogue des civilisations, ce que les américains appellent le "choc des civilisations", devenait quelque chose d'important. Et que l'Autre, pour les occidentaux, était de plus en plus l'islam et surtout, que pour les musulmans, l'Autre, c'était l'occidental. Donc, il fallait les interroger sur ce monde islamique que certains sentaient comme menaçant, dangereux, qui faisait peur. Pour savoir ce qui s'y jouait et quel était le dialogue possible entre les différentes cultures. J'ai donc choisi de partir en Iran, puisque, pour le rappel historique, c'est la première république islamique de l'Histoire, bien avant l'Afghanistan. C'est en Iran que l'islam a pris une vraie valeur politique, qu'on a fondé une théocratie où la loi divine supplante la loi humaine. Donc, c'était aussi le pays qui colportait les grands archétypes du terrorisme, des prises d'otage, d'intégrisme, d'exaltation religieuse. En même temps, je savais que l'Iran avait fait une révolution religieuse, il y a voici 25 ans, qui avait chassé le Chah d'Iran, l'ancien empereur de ce pays. Après 25 ans
, l'Histoire avait tourné et les gens ont fait l'expérience de cette dictature religieuse. Donc, à ce moment-là, ils avaient pu commencer à faire des anti-corps. Et que l'Iran traversait des tumultes, un tournant historique où finalement une partie de la société iranienne aspirait aujourd'hui à la modernité, c'est-à-dire au respect des droits de l'homme, sûrement à un univers de consommation tel qu'on le connaît ici mais surtout, aussi, à la démocratie, à l'état de droit et à la séparation – même si ça ne peut pas se dire en Iran – de l'Eglise et de l'Etat. Je suis donc parti vers ce pays pour être le témoin d'une Histoire en train de se faire.

Par quels moyens avez-vous découvert l'Iran ? Quelles ont été vos pistes pour rencontrer les gens, savoir où aller, qui filmer ? Avez-vous été, par exemple, en contact avec les cinéastes iraniens ?

Avant de partir, j'ai fait une recherche livresque et d'images d'archives. J'ai essayé de visionner beaucoup d'émissions qui avaient été tournés à l'époque de la révolution et depuis cette révolution religieuse. Quand on va dans un pays où l'on sait que les conditions de tournage vont être assez difficiles, dont le pression politique et les contrôles de la censure et des autorités va être très serré, il faut préparer en aval. Mais c'est pas seulement avoir les bons contacts sur place, c'est important que j'ai déjà un bon carnet d'adresses quand je débarque dans un pays, où tout est pensé, même l'hôtel doit être pensé. Il faut savoir se faufiler, savoir échapper à tous les filets politiques et policiers qui peuvent nous enserrer. L'autre chose - et c'est peut-être plus fondamental parce que la première chose, c'est de la technique, de la stratégie de tournage - c'est d'avoir une approche politique, ethnologique, psychologique, anthropologique du pays. Avoir les clefs philosophiques surtout. Surtout dans le cadre d'une culture qui est à la fois très ancienne, la culture perse et en même temps, c'est l'islam chiite, religieuse. Donc, d'avoir eu des gens, une sorte de mentor qui nous donnent toute cette base d'analyse et de réflexion pour pouvoir observer cette société sans trop faire d'erreurs ni être cloisonné dans notre perception occidentale. A partir de là, c'est vrai que la 1ère phase de découverte de ce pays, ça a été de voir les intellectuels, c'est normal, c'est par là qu'on commence. Quand je dis intellectuels, c'est au sens large, vous avez parlé de cinéastes, évidemment, j'ai vu des cinéastes. Et certains cinéastes m'ont d'ailleurs aidés– et pas les plus connus ici. Il y a des jeunes cinéastes très populaires là-bas, qui ont un courage extraordinaire pour affronter cette société et dire des choses difficiles. Ils m'ont aidés très très fort, de manière souterraine, ils m'ont donnés presque une logistique,ils m'ont permis d'échapper à certaines arrestations, à certaines violences, donc ça c'était précieux. Mais j'ai vu aussi, sur place, des philosophes, des sociologues, des historiens, des journalistes. Comment obtenir l'accord des islamistes ? C'était un long travail de patience, d'approche et de dialogue avec eux. Je pense qu'ils ont compris que je voulais les filmer avec un certain respect, je ne voulais pas leur faire un enfant dans le dos, je voulais montrer leur point de vue, leur vie et leur sens du religieux, leur exaltation religieuse et leur foi. Après quelques discussions, j'ai pu tourner quelques séquences, qui à mon avis, sont extrêmement importantes.

Comment avez-vous fait pour obtenir leur confiance justement ?
Là, il y a plusieurs manières. Je pense qu'il faut d'abord du temps. Le temps de la discussion. Ils n'acceptent pas à la 1ère rencontre, ni à le 2ème et parfois même pas à la 3ème qu'une caméra puisse venir violer leur intimité. D'une part, j'avais une certaine connaissance de l'islam chiite, donc on a pu avoir très vite de vraies discussions sur leur religion. Ils ont vu que je n'étais pas un naïf, un mécréant, je m'intéressais à leur religion, à sa complexité et je savais citer pas mal de leurs saints Imams. Je pense qu'il y a le choix d'une équipe. C'est vraiment aussi la première chose qu'on fait lorsqu'on débarque dans un pays. Il est évident que je devais me constituer une équipe d'iraniens. J'ai très vite compris, contrairement à d'autres tournages,où on se dit on a un assistant et avec cet assistant, on pourra aller dans tous les milieux. Ici, j'allais aller tantôt dans des milieux religieux, tantôt dans des milieux de femmes, tantôt dans des milieux de jeunes très modernes. Finalement, j'ai constitué une équipe où j'avais trois assistants. Chacun ayant ses entrées, ses relais et sa culture propre à son milieu. Mais, en même temps, les enjeux sont plus complexes et c'est ça qui est intéressant dans une société comme l'Iran. Où va le monde aujourd'hui ? Le film pose quand même la question de la mondialisation ce cette société. Elle résiste finalement à un impérialisme culturel. Alors comment se situer aujourd'hui entre les valeurs collectives d'une société très imprégnée par la religion comme l'Iran et les valeurs très individualistes, consuméristes, marchandes de notre société. Toutes ces questions qui sont au cœur de tout ce qu'on est, de notre propre identité occidentale sont au cœur de l'identité des iraniens qui se disent: est-ce qu'on doit choisir entre Disneyland et les Ayatollahs ? Je pense qu'ayant pris les leçons de la fin de l'empire soviétique, la fin d'une dictature idéologique dans tous ces pays-là,et qui ont basculés finalement très vite vers le néo-libéralisme sauvage, presque féodal, mafieux en tous cas. Je pense que beaucoup d'iraniens sont conscients des leçons de l'Histoire, ils se disent qu'il faut essayer de se préserver une identité. Il ne faut pas demain devenir des petits américains, avec les mêmes valeurs, à manger des pop-corn en allant voir le Titanic et regarder MTV avec des Nike, voilà. Il y a un désir de cette liberté-là.

Ce film a été fait pour les occidentaux. Je trouve qu'il y a presque une volonté pédagogique: revenir à la fois sur une vision historique de l'Iran et en même temps, une vision ethnologique. Avoir un regard de l'extérieur et de l'intérieur du pays. Est-ce qu'il y a une volonté de faire l'éducation des gens, à travers le média de la télévision ?
Non, je ne suis pas d'accord. Ni pour éduquer, ni même pour informer. Mais pour m'interroger, pour mettre le spectateur face à des choix par kaléidoscope d'images. Bien sûr, je faisais le film pour les commanditaires et pour le public ici. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'intéresse pas les iraniens. Je sais déjà, par de nombreux débats avec des iraniens, que le film les divise mais en intéresse beaucoup et a provoqué, de ceux qui l'ont vu en Iran, une émotion extrêmement forte. Je fais toujours des films en me demandant si ma fille de 18 ans va le comprendre. C'est vrai que j'essaie toujours de faire des films qui ne s'adressent pas qu'aux initiés, aux gens qui lisent Le Monde diplomatique, même si c'est un journal de référence. Donc, il fallait reconstituer le contexte d'une révolution. Les jeunes aujourd'hui ne savent pas ce que c'est que cette révolution. Ca a été fait brièvement dans le film mais il fallait faire un rappel historique pour donner les enjeux de l'Histoire. Un Chah des chahs, donc un Roi des rois, corrompu, dictateur, soutenu par les américains, installé par un coup d'état de la CIA et des anglais et renversé par une lame de fond populaire dont va émerger un mouvement religieux qui va imposer sa griffe. Voilà, il faut donner quelques clefs et en même temps, il faut poser des questions. Je pense que le film ne répond pas d'ailleurs, il ne dit pas comment sera le futur, je n'ai pas la prétention de le savoir.

Le film se termine quand même sur une note d'espoir avec ces jeunes femmes iraniennes qui font du parapente.
C'est une parabole. J'essaie dans tous mes films d'avoir à la fois ce questionnement existentiel et ce sens de la parabole qui donne une universalité aux propos. Le film commence par un enterrement tragique, la violence la plus radicale et la plus sanguinaire de la répression et se termine sur une note d'espoir avec des jeunes femmes qui veulent s'émanciper et en même temps, elles font du parapente pour aller dans le ciel et se rapprocher du créateur. Ca montre l'ambivalence et la complexité culturelle. L'une d'elles dit qu'elle ne s'est jamais "éclatée" comme ça et leur professeur leur dit qu'il y a eu des "turbulences". Ces turbulences sont ce qui fait l'intérêt et l'importance de ce type d'expérience. Comme ce pays vit des turbulences très fortes, on peut voir la métaphore par rapport à l'Histoire du pays et l'aspiration d'aujourd'hui. J'ai été très touché par une iranienne qui m'a dit: ce qu'il y a de bien dans votre film, c'est que les hommes profondément religieux se penchent vers le sol, en attitude de soumission à l'islam mais que la femme quand elle parle de l'islam, à la fin, c'est pour s'élever dans le ciel et se rapprocher de son créateur. Il y a toutes ces clefs dans le film. Il y a plusieurs trames qui s'enchevêtrent, la trame liberté/oppression, mais il y a évidemment une autre trame qui est le culte du martyr très intégré au sein de la culture iranienne. Dans le film, il y a trois séquences qui font référence au martyr. Il y a les jeunes islamistes prêts à mourir pour leur guide, pour la guerre sainte. Ils disent: nous sentons venir l'odeur du martyr, l'odeur du sang. Il y aussi les démocrates qui se posent très vite en martyr, en disant: nous avons déjà payé cher le prix du sang, le prix de la prison, nous sommes prêts à payer beaucoup plus cher. C'est vrai qu'il y a cette tradition doloriste, cette martyrologie dans l'Iran et ce n'est pas que le fait des plus religieux.

Est-ce que vous avez pensé à adopter une autre démarche, par exemple, en filmant le quotidien d'un couple d'iraniens. Au moment de la séquence de la montagne, vous croisez un couple d'intégristes et de l'autre côté, il y a tous ces jeunes qui font du théâtre. Avez-vous songé à filmer leur quotidien, où ce serait davantage un film de personnages ?
Bien sûr, oui, oui. C'est évident. J'ai envisagé plusieurs scénarios possibles, mais le film correspond tout à fait au projet de départ, c'est interroger la société iranienne d'aujourd'hui dans ses contradictions politico-religieuses. Donc, je ne voulais pas trop anecdotiser. Ca aurait été de belles histoires, mais je n'ai pas fini avec l'Iran. J'avais fait un premier film qui s'appelait Le cycle du serpent. J'avais approcher les tenants du pouvoir, c'est-à-dire le chef d'état-major, le chef spirituel kimbanguiste, le cardinal et le patron des patrons. Le pouvoir économique, religieux et militaire pour essayer de dresser le portrait de la société zaïroise. Ici, j'ai voulu essayer de saisir un tournant historique d'un pays, dans ses convulsions, dans ses tourments avec un kaléidoscope de personnages, de séquences mais sans m'attacher à une destinée plus qu'à une autre. Et de filmer plutôt des groupes, de sentir les groupes en présence. Ceux qui vont faire l'histoire demain, c'est pas vraiment des individus, ou alors ces individus sont représentatifs d'une partie de la société.

Je voulais aborder un autre sujet: la question de l'image par rapport à l'islam. L'islam considère l'image comme quelque chose d'impur car elle prétend représenter l'irreprésentable. D'ailleurs, il n'y a pas de figures du prophète Mahomet dans l'islam, comme il peut y avoir toute une iconographie du Christ dans la religion catholique. En même temps, paradoxalement, sous le règne de Khomeyni, son image est omniprésente, il y a au contraire une dictature de l'image. Comment sont perçus les hommes d'image et comment est perçue l'image en Iran ?
Et bien ça a été une surprise et une découverte totale ! L'iranien aime l'image à plusieurs niveaux. Je pense que ce sont les italiens du Moyen-Orient et la preuve c'est la vitalité de son cinéma. Voilà un pays qui fait entre 60 et 80 longs métrages par an, autant que toute l'Afrique Noire réunie, c'est quand même assez étonnant, pourquoi ? Du temps du Chah, il y avait un cinéma iranien mais on va dire que c'était pas un pouvoir religieux. Je pense qu'il y a une spécificité au chiisme, c'est 12 Imams qui rappellent quelque part nos 12 apôtres qui ont maniés l'Histoire. L'image de Fatima qui est sanctifiée là-bas, quand on voit les peintures murales, les fresques, elle nous rappelle, pour nous chrétiens, la Vierge Marie. Donc, je pense qu'on est dans un islam un peu différent, il y a déjà un autre rapport à l'image, à l'imagerie de l'Histoire qui est très théâtralisée. Donc, pas de problèmes de faire des images et même un plaisir de l'image des iraniens. Ils aiment jouer, ils aiment la représentation. Alors, est-ce que Khomeyni a favorisé ça ou est-ce qu'il a utilisé ça ? Je pense que c'est les deux. Dans ce sens-là, Khomeyni est un moderne. Il a fait une révolution qui a modernisé la société iranienne. Il a très vite compris, prenant peut-être les leçons de Lénine, que l'image est un formidable appareil de propagande. Déjà quand il préparait sa révolution, ses cassettes circulaient dans toutes les mosquées, les gens utilisaient des techniques modernes pour transmettre ses discours. Mais lui a lancé tout un appareil de propagande cinématographique dont sont issues d'ailleurs les structures cinématographiques d'aujourd'hui et dont certains cinéastes reconnus, ont fait leurs premières armes. Ces structures dites éducatives, mais un peu propagandistes, avec des films sur la santé, sur la jeunesse iranienne,etc. Quelque part, c'est un pays où le fait d'avoir une caméra ouvre certaines portes plutôt qu'elle ne les ferme.


Propos recueillis par Laurent Devanne
Entretien réalisé pour l'émission de cinéma Désaxés et diffusée sur Radio Libertaire le 16 mars 2003.