Qu'est-ce
qui fait que vous choisissez de réaliser un film ?
Un sentiment - un feeling. Je tâche de faire travailler mon
subconscient. Il faut être certain de vouloir vivre avec ce
sentiment pendant un ou deux ans ! Tout commence par une idée
mentale. Avec Edward aux mains d'argent, ça a débuté
par une compulsion à griffonner le même dessin sans savoir
ce que c'était au juste... Enfin, j'ai réalisé
que c'était un personnage dont les doigts-ciseaux l'empêchent
d'entrer en contact avec les autres. Pour Sleepy Hollow,
j'ai eu l'idée de l'opposition entre un personnage qui vit
dans sa tête et un autre qui n'a pas de tête.
Les Majors vous reprochent de vous intéresser moins
aux histoires qu'aux personnages et aux situations...
Au contraire ! Les histoires m'intéressent, mais j'ai simplement
une façon différente de les appréhender. J'ai
toujours été fasciné par les films dont la puissance
visuelle constituait l'histoire. Par exemple, Le Masque du Démon
de Mario Bava, que j'ai vu un nombre incalculable de fois, m'évoque
spontanément des images d'une force incroyable mais pourtant
je ne me souviens jamais de l'histoire ! C'est donc bien que les images
me parlent directement.
Quel genre d'histoires aimiez-vous qu'on vous raconte quand
vous étiez gamin ?
On ne m'en a pas beaucoup raconté... Je suis de la génération
de la télé, aussi je regardais beaucoup de films de
monstres ou d'horreur. C'est autour de cet univers que j'ai gravité
avant même que je sache parler ou marcher. Et c'est resté
mon genre favori. Vous savez, là d'où je viens (Burbank,
une banlieue d'Hollywood) il n'y avait pas de culture du conte ! C'est
donc au travers des films d'horreur que je les ai connus.
Diriez-vous que vous réalisez toujours le même
film ?
Si on parle de style c'est particulièrement vrai pour moi.
Je fais des films parce que je suis obsédé par une idée
mais je ne suis jamais certain que cette obsession me quitte un jour.
Des fois, je me dis, que je vais mener cette idée à
son terme et puis je passerai à autre chose pour "exorciser
ce démon", mais au final je réalise que je suis
toujours obsédé par la même idée.
Rétrospectivement, il y a t-il certains de vos films
dont vous aimeriez remanier les imperfections ?
Non... On passe tellement de temps sur les films qu'ils deviennent
nos enfants, avec des défauts que l'on accepte totalement :
ils ne sont pas parfaits mais ils vous sont proches. Et plus le temps
passe, plus on arrive à les regarder de manière objective,
mais jamais avant deux ou trois ans. Mais en réalité
je ne les regarde pas vraiment... En fait, je remarque de moins en
moins les imperfections. Et de plus, j'aime ces petits défauts
car ils me rendent les films plus humains, plus intéressants
et même plus excitants !
Quelle est la part du travail graphique dans votre oeuvre
?
J'aborde l'aspect graphique comme un personnage en propre et j'adore
travailler avec mes collaborateurs dans ce domaine. C'est un processus
organique et créatif : les décors, la photographie,
la musique s'affectent mutuellement. Mais on ne s'en rend compte souvent
que pendant la réalisation. Ça me donne de l'énergie,
le processus créatif devient plus excitant.
Pendant la pré-production montrez-vous des films ou des toiles
à votre directeur de la photographie ?
Non, je préfère m'entourer de gens sur la même
longueur d'onde. Pour Sleepy Hollow, j'ai évoqué
quelques références diffuses comme le film de Bava ou
les films Hammer. Mais à aucun moment nous n'avons visionné
un film. Aucun d'entre nous ne voulait avoir l'impression de copier.
Nous avons surtout effectué des tests pour la photo, les maquillages,
les matériaux... Nous avons tenté des délavements
de la pellicule après développement pour trouver le
ton juste pour mon histoire. C'est sur ce film que nous avons fait
le plus de tests photographiques.
Vous avez utilisé l'image de synthèse...
Dans le cas de Sleepy Hollow, nous avons tâché
de l'utiliser au minimum. Je tenais à retrouver l'ambiance
des films de la Hammer. C'est pourquoi nous avons construit tous les
décors en dur. Nous voulions que les acteurs jouent entre eux
et pas devant un écran vert. Ici les effets spéciaux
ont été très simples - et simplement faits.
L'insuccès américain de vos derniers films a-t-il mis
en péril votre position de réalisateur ? Vous arrivez
toujours à montrer les images que vous voulez ?
Tous mes films ont été difficiles à monter, même
après l'immense succès de Batman. C'est dans
la nature de cette industrie. J'ai eu pour espoir que les enfants
puissent voir mon film, mais ce ne sera pas possible. Je voyais des
films comme le mien quand j'étais gosse, à la télé.
Je suis donc dépité d'avoir reçu une interdiction
"R", car tout un public en est privé. Le fait qu'il
s'agisse d'un chevalier sans tête qui décapite des gens
en fait un film qui ne sera jamais tous publics. C'est aussi le ton
de mes histoires qui rebute les censeurs, pas vraiment ce que je montre.
Pourquoi un maverick comme vous reste-il au sein des Majors
et ne va-t-il pas tenter sa chance avec les "indépendants"
?
J'ai commencé ma carrière dans le système des
studios (Disney) et j'y suis resté car j'ai toujours eu l'opportunité
d'y tourner mes films. En un sens, je suis un indépendant dans
le système. Mais avec la fusion des studios, faire un film
deviendra de plus en plus difficile, même pour moi. Si Pee
Wee fut facile à entreprendre, depuis ce fut de plus en
plus ardu pour chacun de mes films. Aussi le temps de trouver une
voie de traverse est peut-être venu.
C'est la raison pour laquelle vous n'avez pas encore réalisé
votre Superman Alive avec Nicholas Cage ?
Ne m'en parlez pas ! J'ai travaillé pendant toute une année
dessus. Ça m'a détruit. J'y avais insufflé toute
mon âme et mon cœur. J'espère qu'une telle expérience
ne se reproduira jamais. Aussi je ne pourrai pas y revenir. En fait
Warner a reculé parce qu'ils ne pensaient qu'en terme de merchandising
plutôt que de cinéma. Ils avaient trop peur que je ne
pervertisse le personnage de Superman. Ils avaient très peur,
c'est d'ailleurs une industrie où la peur est toujours très
présente.
Mais qu'est-ce qui vous a tant intéressé en
Superman qui est plutôt l'opposé de Batman ?
Ce qui m'a passionné - et avec moi Nick Cage - c'est que de
tous les super-héros de BD, c'est le moins crédible
: il enlève ses lunettes et personne ne le reconnaît
! Ça paraissait impossible à faire et seul un grand
acteur peut y faire croire. De plus c'est l'outsider ultime puisqu'il
vient d'une autre planète et doit gérer des pouvoirs
hors du commun. Ce projet a du être très marquant puisque
le final de Sleepy Hollow fait penser à un combat
entre un Batman sans tête et un superman sans son costume qui
vole accroché à une diligence... Quand on travaille
si longtemps sur un projet, on accumule de l'énergie et toute
une imagerie. Aussi, quand on vous retire le projet ces énergies
continuent de vous habiter. Ce final fut donc une manière de
laisser exploser tous ces éléments.
Contrairement à beaucoup de vos films, Sleepy Hollow termine
sur un happy end.
Ce film est si sombre que j'ai tenu à un final positif. Comme
c'est un univers de conte, il fallait un ton léger et plein
d'espoir. Il y a tant de noirceur dans le film qu'un rai de lumière
m'a paru nécessaire.
Propos recueillis par Nachiketas Wignesan