Incident
au Loch Ness se présente comme une poupée russe
car il y a plusieurs films à l’intérieur du film
qui brouillent les pistes entre fiction et documentaire. Comment ce
film vous a-t-il été présenté par Zak
Penn et dans quelle mesure avez-vous participé à son
écriture et à son élaboration ?
Dans l’esprit de beaucoup de personnes, c’est un film
que j’ai réalisé mais comme vous le dites justement,
c’est un film de Zak Penn, il l’a écrit et l’a
dirigé. Je n’y suis qu’un acteur. Zak Penn et moi
sommes personnellement amis. Il m’a proposé le projet
que j’ai immédiatement aimé pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, c’était une comédie très
intelligente et c’est quelque chose de compliqué à
faire. Avec beaucoup d’humour noir bien sûr. Et le film
joue très habilement sur les faits et la vérité.
J’ai dit à Zak Penn qu’il fallait explorer ce que
j’appelle “une vérité extatique”.
Il y a le sujet du Loch Ness qui est dans l’imaginaire collectif
et d’un autre côté le “mythe” autour
de ma personnalité, qui n’est pas vrai mais qui est orchestré
par les médias. Mais cette invention ne me dérange pas.
Et le rapprochement de ces deux élements, le mythe du Loch
Ness et ma personnalité, constituaient une histoire malicieuse.
Je n’ai jamais voulu que l’on m’érige une
statue de marbre et c’était un plaisir de pouvoir faire
preuve d’auto-dérision à l’image de ce que
peut faire un Woody Allen.
Il s’agit davantage d’un anti-portrait plutôt
qu’un portrait de vous-même, dans le sens où le
film cherche à casser tous les clichés que l’on
peut avoir de vous en tant que cinéaste casse-cou et violent.
Est-ce que cette "légende" vous pèse, vous
gêne ?
Non, pas du tout. Je n’ai pas peur des histoires de doubles
ou de fantômes. Ces doubles ont une certaine valeur pour moi,
ils me servent de bouclier, de protection où je peux me réfugier.
Dans le film, il y a aussi un travail de banalisation, de
désacralisation de votre position de cinéaste. On vous
voit faire la cuisine, acheter des lames de rasoir dans un supermarché,
vous montrez aussi vos carnets de notes, des photos privées
mais dans le fond, ça reste une partie immergée de l’iceberg.
Comme ce monstre du Loch Ness, vous apparaissez de temps en temps
à la surface mais vous gardez une part de mystère.
Il y a un certain mystère dans la banalité. Filmer est
un enchaînement de banalités. Il ne s’agit pas
tant de démythifier, je crois que le coeur du film est d’être
une comédie intelligente. Au début, je ne comprenais
pas le sens comique de cette scène du supermarché où
je ne trouve pas les lames de rasoir adéquates à mon
rasoir jusqu’à ce que je comprenne que tout être
de sexe masculin aux États-Unis rencontre un jour ce problème
dans sa vie. C’est une séquence qui fait rire et j’ai
été surpris de voir comment les gens réagissaient
bien sur ce genre de gag. J’ai compris à ce moment-là
que, bien que c’était son premier film, Zak Penn avait
beaucoup de talent.
Le film est aussi un jeu avec le spectateur qui peut percevoir
quelques indices comme cette scène au cours de laquelle vous
préparez des yuccas à vos hôtes en les prevenant
qu’ils peuvent être toxiques si ils sont mal cuisinés.
Une autre séquence montre une personne en train de faire un
tour de passe-passe avec des cartes, une autre façon de dire
au spectateur: Méfiez-vous de la réalité, méfiez-vous
de ce que vous voyez.
Oui, effectivement, ces tours de cartes donnent des indications. Il
y a ce que j’appelle “l’ombre du scénario”.
La supercherie s’est poursuivie jusqu’au festival de Deauville
où l’un des acteurs du film, Michael Karnow est venu
parler du film sur scène et a interpellé Zak Penn en
lui demandant où était passé son frère,
prétendant en public être le frère de l’homme
qui meurt dans le film. D'une certaine façon, il poursuit le
scénario du film. Il y a eu aussi une manipulation du côté
du web où des gens ont prétendus s’inquiéter
de ce tournage, de cette machination et tout ça était
bien entendu orchestré. Ca a été l’invention
de faits exagérés afin de recentrer sur le film.
Cela fait aussi penser à un autre canular très
célèbre des années 50, celui de Orson Welles
lisant La guerre des mondes à la radio américaine,
faisant croire à l’invasion des extra-terrestres et créant
une émeute gigantesque parmi la population. Et ce qui est habile
dans le film, c’est de mettre le spectateur face à sa
propre crédulité en utilisant une affabulation collective.
Vous mentionnez Orson Welles; effectivement, ça appartient
à une longue tradition de la remise en question de la vérité
et des faits. Très tôt dans la peinture, si on remonte
à la Renaissance, on peut découvrir la notion de fausse
perspective. Incident au Loch Ness touche à une question
profonde mais on n’y porte pas forcément attention parce
que c’est avant tout une comédie. Dans le film, il m’arrive
de poser une question importante mais dans son contexte elle devient
comique. Ma question était: ”Comment est-il possible
que 3 millions d’américains sont persuadés d’avoir
été en contact avec des extra-terrestres ? Pourquoi
300 000 américaines déclarent sérieusement avoir
été victimes de viols collectifs par des extra-terrestres
? Et pourquoi la plupart de ces femmes pèsent plus de 150 kgs
?”. L’autre interrogation est de savoir pourquoi ce genre
d’incident n’a jamais été rapporté
en Ethiopie ? Ca nous permet de nous interroger sur notre propre civilisation.
Bien sûr, dans le contexte du film, c’est surtout drôle.
Mais la question demeure.
Vous parliez de faits et vérités; au début
du film, à table avec vos hôtes, vous tentez de lancer
un débat sur cette question. Ca rejoint aussi un texte que
vous avez écrit en 1999, Lessons of darkness (1),
une déclaration faite au Minnesota. Dans quel contexte l’aviez-vous
écrite ? Etait-ce en réaction à certains films
que vous voyiez ?
Non, ce manifeste résume surtout mon travail en essayant de
définir une vision plus profonde. En littérature, en
peinture, dans le passé, cette question sur la réalité
et la fiction a toujours été posée par les artistes.
Et ce manifeste du Minnesota qui est assez court, traite aussi du
cinéma-vérité. Pour moi, le cinéma-vérité
atteint seulement la surface de la vérité, c’est
ce que j’appelle “le cinéma des comptables”.
J’ai toujours recherché quelque chose de plus profond.
Une quête de l’extase de la vérité.
Dans ce manifeste, vous dites aussi que “la vérité
crée l’illumination”. Comment cela se traduit-il
dans vos films ?
Quand vous regardez le documentaire Lessons of darkness sur
les puits de pétrole en feu au Koweit, ce n’est pas un
film politique, c’est une vision qu’il sera donné
à peu de voir. C’est plus proche des peintures de Jérôme
Bosch ou de l’Inferno de Dante qui ont eu des visions
apocalyptiques. Bien sûr, je ne me compare pas à Dante,
c’est juste un procédé.
D’une certaine façon, la nature humaine, animale
et végétale ne vous intéresse que par ses excès.
Est-ce dans ses extrêmes que la nature se définit véritablement
?
Oui, on ne peut observer la nature humaine que quand les gens sont
dans les conditions les plus extrêmes. Par exemple, si on analyse
un métal, c’est en l’exposant à une pression
extrême, à une châleur extrême, à
une radiation extrême, que l’on peut connaître sa
nature. C’est une question d’intensité. Comme dans
Aguirre,la colère de Dieu, c’est l’intensité
avec laquelle j’observe les hommes qui permet d’avoir
une vision profonde de nous-mêmes. Mais pas seulement dans
Aguirre, j’ai cité ce film parce que c’est
le plus connu en France, mais on retrouve ça dans beaucoup
de mes films.
Incident au Loch Ness est aussi l’histoire
de 2 films qui s’affrontent: le documentaire que vous voulez
faire sur le monstre du Loch Ness et le docu-drama du producteur joué
par Zak Penn. Derrière cette parodie, n’y-a-t-il pas
la critique d’un système américain qui a toujours
tendance à vouloir divertir et à transformer le moindre
documentaire en un divertissement ?
N’analysons pas trop parce que c’est avant tout une comédie.
Si on veut être plus précis, je ne pense pas qu’il
s’agisse exactement d’une parodie mais qu’on doit
plutôt parler d’ironie. Vous parlez de films conflictuels
mais les conflits entre films sont factices.
Actuellement, vous travaillez à la réalisation
d’un documentaire sur les ours en Alaska. Pouvez-vous nous en
dire davantage ?
Je viens de terminer deux films. The White diamond que j’ai
tourné en Amérique du Sud et j’ai aussi terminé
en Alaska, un film qui s’appelle Grizzly Men. Vous
pourrez voir ces deux films en France. Grizzly Men est distribué
par Lions Gate qui, après avoir distribué Fahrenheit
9/11, a une politique de diffusion plus large de documentaires.
C’est en réponse à une tendance de l’intérêt
du public pour le documentaire. Vous pourrez voir dans 3 semaines
The Grizzly Men avec une technique de diffusion bien particulière.
Le film digitalisé sera envoyé à un satellite
puis diffusé dans près de 130 cinémas simultanément.
C’est un nouveau pas vers un mode de diffusion du cinéma
qui sera très banal dans l’avenir. Je viens également
de terminer Galileo awake, wake for Galileo, un film de science-fiction
co-produit avec la France. Il s'agit d’une veille de quelqu’un
qui est mort.
C'est une fiction ?
Oui, c’est une fiction mais à partir d’images qui
ont été tournées par des astronautes sur celluloïd
, en 1989.
Un nouvel intérêt pour l’espace ?
C’est un lieu de tournage magnifique pour un film mais je ne
serai jamais un astronaute parce que j’ai perdu des dents et
qu’il faut les avoir toutes pour devenir astronaute.
La fin de Incident au Loch Ness en est d’ailleurs
un clin d’oeil puisque vous êtes déguisé
en astronaute comme dans Space cowboys de Eastwood.
Non, il s’agit de ma propre veste mais c’est vrai que
ça fait référence au cinéma, à
L’étoffe des héros. À ce moment-là,
les gens rient en général.
Propos recueillis par Laurent Devanne
Merci à son attaché de presse, Michel Burstein pour
la traduction de l’anglais.
Entretien
réalisé pour l'émission de cinéma
Désaxés et diffusée sur Radio
Libertaire le 21 novembre 2004.
(1)
Texte que l'on peut lire en intégralité sur le site
officiel de Werner Herzog (cliquer Minnesota Declaration)